Le premier produit infini : la formule de Viète Grand Oral · mathématiques, histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques Un support de connaissances pour construire sa propre question

← Tous les textes du Grand Oral

MathsHGGSP

En 1593, un juriste au service du roi de France, François Viète, publie une égalité étrange : le nombre $\pi$ y est écrit comme un produit qui ne s'arrête jamais, fait de racines carrées emboîtées les unes dans les autres. C'est le premier produit infini connu de l'histoire des mathématiques.

Pour la comprendre, il faut des mathématiques de terminale : trigonométrie, suites définies par récurrence, raisonnement par récurrence, limites et nombre dérivé, logarithme. Ce texte rassemble des connaissances, en partant chaque fois d'un calcul fait à la main ; à chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.

Sommaire
  1. François Viète, juriste, algébriste et déchiffreur
  2. La formule calculée à la main
  3. Des polygones au produit infini
  4. La formule générale, démontrée par récurrence
  5. D'où viennent les racines imbriquées
  6. Qu'est-ce qu'un produit infini qui converge ?
  7. À quelle vitesse ? Viète, Wallis et Leibniz
  8. Après Viète
  9. Des directions pour construire sa question
François Viète, juriste, algébriste et déchiffreur Gravure : un homme barbu en longue robe de magistrat, debout dans une niche en arc, tient un rouleau de papier ; un globe est posé à ses pieds et un blason orne le socle. François Viète (1540-1603), gravure de Charles Meryon (XIXe siècle) d'après un portrait ancien. Metropolitan Museum of Art, via Wikimedia Commons, domaine public (CC0). Un homme d'État qui fait des mathématiques

François Viète naît en 1540 à Fontenay-le-Comte, en Vendée. Il est avocat, puis conseiller au parlement de Bretagne à Rennes, puis maître des requêtes du roi Henri III à partir de 1580, une charge importante dans l'administration du royaume. Ses mathématiques, il les fait à côté de ce métier, et il paie souvent lui-même l'impression de ses livres. Nous sommes en pleine guerre de Religion : Viète, longtemps proche de familles protestantes, suit Henri III à Tours en 1589, puis sert Henri IV jusqu'en 1602. Il meurt à Paris en 1603.

L'algèbre avec des lettres

Avant Viète, on écrit les problèmes avec des mots et des exemples numériques. Dans son Introduction à l'art analytique (Isagoge, 1591), il propose de noter les inconnues par des voyelles ($A$, $E$…) et les quantités connues par des consonnes ($B$, $D$…). Pour la première fois, on peut raisonner sur toutes les équations d'un même type à la fois, au lieu de résoudre des exemples un par un : c'est le début du calcul littéral que l'on apprend au collège.

L'écriture reste lourde : la multiplication se dit in, le carré quadratum, le cube cubus, et l'égalité s'écrit en toutes lettres. Viète refuse aussi les nombres négatifs et impose que tous les termes d'une égalité aient la même « dimension » (on n'ajoute pas une longueur à une aire). Descartes, en 1637, simplifiera tout cela avec les lettres minuscules et les inconnues $x$, $y$, $z$ que nous utilisons encore.

Le déchiffreur d'Henri IV

Pendant les guerres de Religion, la Ligue catholique, soutenue par le roi Philippe II d'Espagne, combat Henri IV. Des lettres chiffrées envoyées par les Espagnols sont interceptées et confiées à Viète. Elles utilisent un chiffrement homophone : une même lettre peut être codée par plusieurs groupes de symboles différents, ce qui brouille le simple comptage des fréquences. Viète parvient pourtant à casser ces codes, en cherchant d'abord les voyelles (il en remarque une parmi presque toutes les suites de trois lettres) et en exploitant les nombres laissés en clair : dans un message militaire, $5\,000$ annonce plutôt des fantassins et une centaine plutôt des cavaliers.

Le récit traditionnel veut que Philippe II, persuadé que seul le diable pouvait lire ses lettres, se soit plaint au pape de sorcellerie. Le pape, qui avait ses propres déchiffreurs, n'y aurait pas donné suite. L'anecdote est souvent racontée ; elle dit surtout à quel point le déchiffrement était devenu une affaire d'État. On retrouve d'ailleurs une parenté entre les deux activités de Viète : dans un message chiffré comme dans une équation, on cherche des inconnues, et les voyelles sont les premières trouvées.

La formule calculée à la main

Écrite avec nos notations, la formule de Viète affirme que $\dfrac{2}{\pi}$ est le produit « sans fin » des nombres

$$c_1 = \frac{\sqrt{2}}{2}, \qquad c_2 = \frac{\sqrt{2+\sqrt{2}}}{2},$$ $$c_3 = \frac{\sqrt{2+\sqrt{2+\sqrt{2}}}}{2}, \qquad \dots$$

chaque nouveau facteur s'obtenant en ajoutant un « $2+$ » sous la racine. Avant toute théorie, calculons. En multipliant les premiers facteurs, on obtient des valeurs approchées de $\dfrac{2}{\pi}$, donc, en inversant et en multipliant par $2$, des valeurs approchées de $\pi$ :

Les valeurs $2{,}83$, $3{,}06$, $3{,}12$ s'approchent de $\pi \approx 3{,}1416$, par valeurs inférieures. Il reste à comprendre pourquoi, et à quelle vitesse.

Texte latin imprimé de 1593 : des expressions « Radix binomia 2 + radice 2 » emboîtées par des accolades, puis la phrase « Et ea in infinitum methodo ». La formule telle que Viète l'imprime en 1593, en latin et sans nos symboles : « Radix » désigne la racine carrée, et les accolades emboîtent les racines. La dernière phrase, Et ea in infinitum methodo, dit que l'on continue ainsi à l'infini. F. Viète, Variorum de rebus mathematicis responsorum liber VIII, Tours, 1593 ; Wikimedia Commons, domaine public.
Des polygones au produit infini

Viète part, comme Archimède dix-huit siècles avant lui, de polygones réguliers inscrits dans un cercle. Mais au lieu de calculer leurs périmètres un par un, il compare deux polygones successifs.

L'aire d'un polygone régulier

Dans un cercle de centre $O$ et de rayon $1$, on inscrit un polygone régulier à $m$ côtés. Il est formé de $m$ triangles isocèles identiques, de sommet $O$, dont les deux côtés égaux mesurent $1$ et forment un angle de $\dfrac{2\pi}{m}$. L'aire d'un tel triangle vaut $\dfrac{1}{2}\times 1 \times 1 \times \sin\left(\dfrac{2\pi}{m}\right)$ (base $1$, hauteur $\sin\left(\dfrac{2\pi}{m}\right)$), donc l'aire du polygone est

$$A_m = \frac{m}{2}\,\sin\left(\frac{2\pi}{m}\right).$$

Exemples à la main. Pour le carré $(m = 4)$ : $A_4 = 2\sin\left(\dfrac{\pi}{2}\right) = 2$. Pour l'octogone $(m = 8)$ : $A_8 = 4\sin\left(\dfrac{\pi}{4}\right) = 2\sqrt{2} \approx 2{,}83$. Le rapport vaut $\dfrac{A_4}{A_8} = \dfrac{2}{2\sqrt{2}} = \dfrac{\sqrt{2}}{2}$ : c'est exactement le premier facteur $c_1 = \cos\left(\dfrac{\pi}{4}\right)$. Ce n'est pas un hasard.

Le rapport de deux aires successives

Propriété. Pour tout entier $m \geqslant 3$, $\dfrac{A_m}{A_{2m}} = \cos\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$.

Démonstration.

  • D'après la formule, $A_{2m} = \dfrac{2m}{2}\sin\left(\dfrac{2\pi}{2m}\right)$ $= m\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$.
  • La formule de duplication $\sin(2a) = 2\sin(a)\cos(a)$, appliquée à $a = \dfrac{\pi}{m}$, donne $\sin\left(\dfrac{2\pi}{m}\right)$ $= 2\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$.
  • Donc $A_m = \dfrac{m}{2}\times 2\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$, soit $A_m = m\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$.
  • En divisant, et comme $\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right) \neq 0$, on obtient $\dfrac{A_m}{A_{2m}} = \cos\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$.
Le produit télescopique

On double le nombre de côtés en partant du carré : $4$, $8$, $16$, $32$… Les rapports successifs se simplifient en cascade :

$$\frac{A_4}{A_8}\times\frac{A_8}{A_{16}}\times\frac{A_{16}}{A_{32}} = \frac{A_4}{A_{32}}.$$

Avec la propriété, le membre de gauche vaut $\cos\left(\dfrac{\pi}{4}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{8}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{16}\right)$. Plus généralement, pour tout entier $n \geqslant 1$, en notant $P_n$ le produit des $n$ premiers facteurs :

$$P_n = \prod_{k=1}^{n}\cos\left(\frac{\pi}{2^{k+1}}\right) = \frac{A_4}{A_{2^{n+2}}} = \frac{2}{A_{2^{n+2}}}.$$

Le symbole $\displaystyle\prod$ se lit « produit » : il joue pour les multiplications le rôle que $\displaystyle\sum$ joue pour les additions.

Le passage à la limite

Quand le nombre de côtés devient très grand, le polygone « remplit » le disque, dont l'aire vaut $\pi$. Viète l'admet comme une évidence géométrique. Avec le cours de terminale, on peut le démontrer. Posons $h = \dfrac{2\pi}{m}$ ; alors

$$A_m = \frac{m}{2}\sin(h) = \pi\times\frac{\sin(h)}{h}.$$

Quand $m$ tend vers $+\infty$, $h$ tend vers $0$, et $\dfrac{\sin(h)}{h} = \dfrac{\sin(h) - \sin(0)}{h - 0}$ est un taux d'accroissement de la fonction sinus en $0$ : il tend vers le nombre dérivé $\sin'(0) = \cos(0) = 1$. Donc $A_m$ tend vers $\pi$, et $P_n$ tend vers $\dfrac{2}{\pi}$ :

$$\prod_{k=1}^{+\infty}\cos\left(\frac{\pi}{2^{k+1}}\right) = \frac{2}{\pi}.$$

C'est la formule de Viète : il reste à voir que $\cos\left(\dfrac{\pi}{2^{k+1}}\right)$ est bien le facteur $c_k$ aux racines imbriquées (section 5).

var opt = {fontSize: 13, useKatex: false, useMathJax: false, parse: false, fixed: true, highlight: false}; var sl = board.create('slider', [[-0.9, -1.85], [0.9, -1.85], [2, 2, 8]], {withLabel: false, snapWidth: 1}); board.create('circle', [[0, 0], 1], {strokeColor: '#90a4ae', strokeWidth: 1.5, fillColor: '#eceff1', fillOpacity: 0.5, fixed: true, highlight: false}); var poly = board.create('curve', [[0], [0]], {strokeColor: '#1565c0', strokeWidth: 2, fillColor: '#1565c0', fillOpacity: 0.18, highlight: false}); poly.updateDataArray = function () { var m = Math.pow(2, Math.round(sl.Value())); this.dataX = []; this.dataY = []; for (var i = 0; i <= m; i++) { this.dataX.push(Math.cos(Math.PI / 2 + 2 * Math.PI * i / m)); this.dataY.push(Math.sin(Math.PI / 2 + 2 * Math.PI * i / m)); } }; function fr(x, d) { return x.toFixed(d).replace('.', ','); } board.create('text', [-1.25, -1.25, function () { var m = Math.pow(2, Math.round(sl.Value())); return 'Polygone à ' + m + ' côtés'; }], opt); board.create('text', [-1.25, -1.5, function () { var m = Math.pow(2, Math.round(sl.Value())); return 'aire ≈ ' + fr(m / 2 * Math.sin(2 * Math.PI / m), 6) + ' (π ≈ 3,141593)'; }], opt); board.update(); Faites glisser le curseur : le nombre de côtés double à chaque cran ($4$, $8$, $16$… jusqu'à $256$). L'aire du polygone s'approche de celle du disque, $\pi$. Chaque doublement multiplie l'inverse de l'aire par un facteur de la formule de Viète.

Aires ou périmètres ? Le demi-périmètre du polygone à $m$ côtés vaut $m\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$ (chaque côté mesure $2\sin\left(\dfrac{\pi}{m}\right)$), c'est-à-dire exactement $A_{2m}$. Les valeurs $\dfrac{2}{P_n}$ sont donc aussi les demi-périmètres des polygones à $4$, $8$, $16$… côtés : ce sont les nombres qu'Archimède calculait, mais obtenus d'un seul geste, par un produit.

La formule générale, démontrée par récurrence

La même idée marche pour n'importe quel angle, sans parler de polygones. Partons de la formule de duplication et appliquons-la plusieurs fois.

Exemple à la main, pour un réel $x$ :

Vérifions avec $x = \dfrac{\pi}{2}$ : à droite, $4\sin\left(\dfrac{\pi}{8}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{8}\right) = 2\sin\left(\dfrac{\pi}{4}\right)$ et $2\sin\left(\dfrac{\pi}{4}\right)\cos\left(\dfrac{\pi}{4}\right) = \sin\left(\dfrac{\pi}{2}\right) = 1$ : on retrouve bien $\sin\left(\dfrac{\pi}{2}\right)$.

Propriété. Pour tout réel $x$ et tout entier $n \geqslant 1$,

$$\sin(x) = 2^n\sin\left(\frac{x}{2^n}\right)\prod_{k=1}^{n}\cos\left(\frac{x}{2^k}\right).$$

Démonstration par récurrence. On fixe un réel $x$, on note $C_n = \displaystyle\prod_{k=1}^{n}\cos\left(\frac{x}{2^k}\right)$ et $\mathcal{P}(n)$ l'égalité $\sin(x) = 2^n\sin\left(\dfrac{x}{2^n}\right)C_n$.

  • Initialisation : pour $n = 1$, l'égalité s'écrit $\sin(x) = 2\sin\left(\dfrac{x}{2}\right)\cos\left(\dfrac{x}{2}\right)$ : c'est la formule de duplication avec $a = \dfrac{x}{2}$. $\mathcal{P}(1)$ est vraie.
  • Hérédité : supposons $\mathcal{P}(n)$ vraie pour un entier $n \geqslant 1$. La formule de duplication avec $a = \dfrac{x}{2^{n+1}}$ donne $\sin\left(\dfrac{x}{2^n}\right) = \sin(2a)$ $= 2\sin(a)\cos(a)$. En remplaçant dans $\mathcal{P}(n)$ : $$\begin{aligned}\sin(x) &= 2^n\times 2\sin(a)\cos(a)\,C_n \\ &= 2^{n+1}\sin(a)\cos(a)\,C_n.\end{aligned}$$ Or $\cos(a)\,C_n = C_{n+1}$ (on ajoute au produit le facteur d'indice $k = n+1$), donc $\sin(x) = 2^{n+1}\sin\left(\dfrac{x}{2^{n+1}}\right)C_{n+1}$ : c'est $\mathcal{P}(n+1)$.
  • Conclusion : par récurrence, $\mathcal{P}(n)$ est vraie pour tout entier $n \geqslant 1$.
La limite, grâce au nombre dérivé

Soit $x$ un réel non nul. On pose $h = \dfrac{x}{2^n}$, qui tend vers $0$ quand $n$ tend vers $+\infty$. Alors

$$2^n\sin\left(\frac{x}{2^n}\right) = x\times\frac{\sin(h)}{h},$$

et, comme dans la section précédente, $\dfrac{\sin(h)}{h}$ tend vers $\sin'(0) = 1$. Donc $2^n\sin\left(\dfrac{x}{2^n}\right)$ tend vers $x$. Pour $\sin(x) \neq 0$, on divise l'égalité de la propriété :

$$\prod_{k=1}^{n}\cos\left(\frac{x}{2^k}\right) = \frac{\sin(x)}{2^n\sin\left(\dfrac{x}{2^n}\right)},$$

et ce quotient tend vers $\dfrac{\sin(x)}{x}$ quand $n$ tend vers $+\infty$.

  • Avec $x = \dfrac{\pi}{2}$, on retrouve la formule de Viète : le produit tend vers $\dfrac{1}{\pi/2} = \dfrac{2}{\pi}$.
  • Avec $x = \dfrac{\pi}{3}$, on obtient une autre formule : le produit des $\cos\left(\dfrac{\pi}{3\times 2^k}\right)$ tend vers $\dfrac{\sqrt{3}/2}{\pi/3} = \dfrac{3\sqrt{3}}{2\pi} \approx 0{,}82699$.
D'où viennent les racines imbriquées

Il reste à relier les cosinus aux racines carrées de Viète. On note, pour tout entier $n \geqslant 1$, $c_n = \cos\left(\dfrac{\pi}{2^{n+1}}\right)$. Le premier terme est connu : $c_1 = \cos\left(\dfrac{\pi}{4}\right) = \dfrac{\sqrt{2}}{2}$.

Propriété. Pour tout réel $a \in [0\,;\pi]$, $\cos\left(\dfrac{a}{2}\right) = \sqrt{\dfrac{1+\cos(a)}{2}}$.

Démonstration.

  • La formule de duplication du cosinus, $\cos(2b) = 2\cos^2(b) - 1$, appliquée à $b = \dfrac{a}{2}$, donne $\cos(a) = 2\cos^2\left(\dfrac{a}{2}\right) - 1$, donc $\cos^2\left(\dfrac{a}{2}\right) = \dfrac{1+\cos(a)}{2}$.
  • Comme $a \in [0\,;\pi]$, on a $\dfrac{a}{2} \in \left[0\,;\dfrac{\pi}{2}\right]$, intervalle sur lequel le cosinus est positif. Le cosinus est donc la racine carrée positive de son carré.

Avec $a = \dfrac{\pi}{2^{n+1}}$ (qui est bien dans $[0\,;\pi]$), on obtient la relation de récurrence

$$c_{n+1} = \sqrt{\frac{1+c_n}{2}}.$$

Calcul à la main des premiers termes.

Comme $2c_n$ est la racine de $2 + 2c_{n-1}$, la forme $\dfrac{\sqrt{2+\sqrt{2+\cdots}}}{2}$ se démontre elle aussi par récurrence. On a ainsi la formule de Viète sous la forme

$$\frac{2}{\pi} = \prod_{n=1}^{+\infty} c_n,$$

avec $c_1 = \dfrac{\sqrt{2}}{2}$ et $c_{n+1} = \sqrt{\dfrac{1+c_n}{2}}$.

Les nombres $c_n$ forment une suite croissante qui tend vers $\cos(0) = 1$ : les facteurs se rapprochent de $1$, ce qui est nécessaire pour qu'un produit infini ait une chance de converger (on le voit dans la section suivante).

Qu'est-ce qu'un produit infini qui converge ?

Écrire un produit « sans fin » n'a de sens que si l'on dit ce qu'il signifie. Comme pour une somme infinie, on regarde les produits partiels $P_n = u_1\times u_2\times\cdots\times u_n$ et leur limite.

Définition

Le produit infini des nombres strictement positifs $u_k$ converge si la suite $(P_n)$ des produits partiels a une limite finie et non nulle. Cette limite est alors la valeur du produit.

On exclut la limite $0$ pour une raison que le logarithme rend claire.

Le logarithme transforme le produit en somme

Puisque $\ln(ab) = \ln(a) + \ln(b)$, on a $\ln(P_n) = \displaystyle\sum_{k=1}^{n}\ln(u_k)$. Comme la fonction exponentielle est continue et que $P_n = \mathrm{e}^{\ln(P_n)}$ :

  • si la somme $\ln(P_n)$ a une limite finie $S$, le produit converge vers $\mathrm{e}^{S}$, qui n'est pas nul ;
  • si la somme tend vers $-\infty$, le produit tend vers $0$ : on dit qu'il diverge vers $0$, car la somme, elle, ne converge pas.

Étudier un produit infini, c'est donc étudier une somme infinie de logarithmes.

Trois exemples à la main
  • Un produit qui diverge. $\displaystyle\prod_{k=1}^{n}\left(1+\frac{1}{k}\right)$ $= \dfrac{2}{1}\times\dfrac{3}{2}\times\cdots\times\dfrac{n+1}{n}$ $= n+1$, qui tend vers $+\infty$, alors que les facteurs tendent vers $1$. En prenant le logarithme, on obtient $\displaystyle\sum_{k=1}^{n}\ln\left(1+\frac{1}{k}\right) = \ln(n+1)$ : c'est une autre manière de voir que la série harmonique diverge, puisque $\ln\left(1+\dfrac{1}{k}\right) \leqslant \dfrac{1}{k}$.
  • Un produit qui tend vers $0$. $\displaystyle\prod_{k=2}^{n}\left(1-\frac{1}{k}\right)$ $= \dfrac{1}{2}\times\dfrac{2}{3}\times\cdots\times\dfrac{n-1}{n}$ $= \dfrac{1}{n}$, qui tend vers $0$ : par convention, ce produit diverge.
  • Un produit qui converge. Comme $1-\dfrac{1}{k^2} = \dfrac{(k-1)(k+1)}{k^2}$, le produit $\displaystyle\prod_{k=2}^{n}\left(1-\frac{1}{k^2}\right)$ se simplifie en cascade et vaut $\dfrac{n+1}{2n}$, qui tend vers $\dfrac{1}{2}$. (Vérification pour $n = 3$ : $\dfrac{3}{4}\times\dfrac{8}{9} = \dfrac{2}{3} = \dfrac{4}{6}$.)

Les facteurs doivent tendre vers $1$, mais cela ne suffit pas : tout dépend de la vitesse.

Le cas de Viète

Chaque facteur $c_n$ est dans $]0\,;1[$, donc la suite $(P_n)$ est décroissante (on multiplie à chaque étape par un nombre inférieur à $1$) et minorée par $0$ : d'après le théorème de la limite monotone, elle converge. Ce théorème ne dit pas que la limite n'est pas nulle ; c'est le calcul de la section 3 qui donne la valeur $\dfrac{2}{\pi} \approx 0{,}6366$. Viète, lui, ne se pose pas la question : la convergence des produits infinis ne sera étudiée rigoureusement qu'au XIXe siècle.

À quelle vitesse ? Viète, Wallis et Leibniz

Le tableau suivant donne les valeurs approchées de $\pi$ obtenues avec $n$ facteurs, et l'erreur commise.

$n$$\dfrac{2}{P_n}$erreur
$1$$2{,}828427$$3{,}1\times 10^{-1}$
$2$$3{,}061467$$8{,}0\times 10^{-2}$
$3$$3{,}121445$$2{,}0\times 10^{-2}$
$5$$3{,}140331$$1{,}3\times 10^{-3}$
$10$$3{,}141591$$1{,}2\times 10^{-6}$
$17$$3{,}14159265351$$7{,}5\times 10^{-11}$

D'une ligne à la suivante, l'erreur est divisée par environ $4$. Comme $\log_{10}(4) = \dfrac{\ln 4}{\ln 10} \approx 0{,}6$, chaque facteur apporte environ $0{,}6$ décimale exacte : un peu plus d'une décimale tous les deux facteurs, ou trois décimales tous les cinq facteurs. Dix-sept facteurs donnent dix décimales.

Pourquoi l'erreur est divisée par 4

D'après la section 3, $\dfrac{2}{P_n} = A_{2^{n+2}} = 2^{n+1}\sin\left(\dfrac{\pi}{2^{n+1}}\right)$. En posant $h = \dfrac{\pi}{2^{n+1}}$, on a $2^{n+1} = \dfrac{\pi}{h}$, donc $\dfrac{2}{P_n} = \pi\times\dfrac{\sin(h)}{h}$. Tout repose sur un encadrement de $\sin(h)$.

Propriété. Pour tout réel $h \geqslant 0$, $h - \dfrac{h^3}{6} \leqslant \sin(h) \leqslant h$.

Démonstration (trois études de fonctions emboîtées, sur $[0\,;+\infty[$).

  • Soit $f(h) = h - \sin(h)$. On a $f'(h) = 1 - \cos(h) \geqslant 0$, donc $f$ est croissante et $f(h) \geqslant f(0) = 0$ : $\sin(h) \leqslant h$.
  • Soit $g(h) = \cos(h) - 1 + \dfrac{h^2}{2}$. On a $g'(h) = -\sin(h) + h$ $= f(h) \geqslant 0$, donc $g(h) \geqslant g(0) = 0$.
  • Soit $k(h) = \sin(h) - h + \dfrac{h^3}{6}$. On a $k'(h) = \cos(h) - 1 + \dfrac{h^2}{2}$ $= g(h) \geqslant 0$, donc $k(h) \geqslant k(0) = 0$ : $\sin(h) \geqslant h - \dfrac{h^3}{6}$.

En divisant par $h > 0$ puis en multipliant par $\pi$ : $\pi - \dfrac{\pi h^2}{6} \leqslant \dfrac{2}{P_n} \leqslant \pi$, d'où

$$0 \leqslant \pi - \frac{2}{P_n} \leqslant \frac{\pi h^2}{6} = \frac{\pi^3}{6\times 4^{n+1}}.$$

Le majorant est divisé par $4$ à chaque facteur ajouté. Pour $n = 1$, il vaut $\dfrac{\pi^3}{96} \approx 0{,}32$, pour une erreur réelle de $0{,}31$ : l'encadrement est presque optimal. On peut aussi s'en servir pour prévoir le nombre de facteurs nécessaires : pour une erreur inférieure à $10^{-10}$, il suffit que $4^{n+1} \geqslant \dfrac{\pi^3}{6}\times 10^{10}$, soit, avec le logarithme, $n+1 \geqslant \dfrac{\ln(\pi^3/6) + 10\ln 10}{\ln 4} \approx 17{,}8$ : $17$ facteurs.

Les concurrents : Wallis et Leibniz

Après Viète, deux autres écritures « infinies » de $\pi$ deviennent célèbres :

  • le produit de Wallis (1656) : $\dfrac{\pi}{2} = \displaystyle\prod_{k=1}^{+\infty}\frac{4k^2}{4k^2-1}$, soit $\dfrac{2}{1}\times\dfrac{2}{3}\times\dfrac{4}{3}\times\dfrac{4}{5}\times\cdots$ ; il n'utilise que des fractions, sans aucune racine ;
  • la série de Leibniz (1674, connue en Inde bien avant) : $\dfrac{\pi}{4} = 1 - \dfrac{1}{3} + \dfrac{1}{5} - \dfrac{1}{7} + \cdots$.

Leur erreur après $n$ termes est de l'ordre de $\dfrac{1}{n}$ : pour gagner une décimale, il faut dix fois plus de termes. Après $1\,000$ termes, elles n'ont que trois décimales justes, quand Viète en a dix avec $17$ facteurs. En contrepartie, chaque facteur de Viète demande une racine carrée, longue à calculer à la main.

var opt = {fontSize: 12, useKatex: false, useMathJax: false, parse: false, fixed: true, highlight: false}; var V = [0.5, 1.1, 1.7, 2.3, 2.9, 3.5, 4.1, 4.71, 5.31, 5.91, 6.51, 7.11, 7.72, 8.32, 8.92, 9.52, 10.12, 10.73, 11.33, 11.93]; var W = [0.32, 0.53, 0.67, 0.77, 0.86, 0.93, 0.99, 1.04, 1.09, 1.13, 1.17, 1.21, 1.24, 1.27, 1.3, 1.33, 1.35, 1.38, 1.4, 1.42]; var L = [0.07, 0.32, 0.49, 0.61, 0.7, 0.78, 0.85, 0.9, 0.96, 1.0, 1.04, 1.08, 1.11, 1.15, 1.18, 1.2, 1.23, 1.26, 1.28, 1.3]; var ax = {strokeColor: '#455a64', strokeWidth: 1.2, fixed: true, highlight: false}; board.create('arrow', [[0, 0], [21, 0]], ax); board.create('arrow', [[0, 0], [0, 13.6]], ax); for (var t = 5; t <= 20; t += 5) { board.create('segment', [[t, -0.2], [t, 0.2]], ax); board.create('text', [t - 0.5, -0.9, '' + t], opt); } for (var u = 2; u <= 12; u += 2) { board.create('segment', [[-0.25, u], [0.25, u]], ax); board.create('text', [-2.4, u, '' + u], opt); } board.create('text', [20.9, -0.7, 'n'], opt); board.create('text', [0.6, 13.3, 'décimales justes'], opt); function pts(T, c) { for (var i = 0; i < T.length; i++) board.create('point', [i + 1, T[i]], {name: '', size: 2, color: c, fixed: true, highlight: false, showInfobox: false}); } pts(L, '#2e7d32'); pts(W, '#ef6c00'); pts(V, '#1565c0'); board.create('text', [2, 11.6, 'Viète'], {fontSize: 13, color: '#1565c0', useKatex: false, parse: false, fixed: true, highlight: false}); board.create('text', [2, 10.4, 'Wallis'], {fontSize: 13, color: '#ef6c00', useKatex: false, parse: false, fixed: true, highlight: false}); board.create('text', [2, 9.2, 'Leibniz'], {fontSize: 13, color: '#2e7d32', useKatex: false, parse: false, fixed: true, highlight: false}); En abscisse, le nombre $n$ de facteurs ou de termes ; en ordonnée, le nombre de décimales justes (environ $-\log_{10}$ de l'erreur). Pour Viète, les points sont alignés : l'erreur est divisée par $4$ à chaque facteur, soit $0{,}6$ décimale de plus. Wallis et Leibniz progressent très lentement : à peine plus d'une décimale après $20$ termes.
Comparer en Python

Le programme suivant calcule les trois approximations pour le même nombre $n$ de facteurs ou de termes. Changez la valeur de n et observez : au-delà d'environ $25$ facteurs, Viète atteint la précision de l'ordinateur (une quinzaine de chiffres) et ne progresse plus.

from math import sqrt, pi n = 10 # Viète : produit des c_k, avec c_1 = racine(2)/2 et c_(k+1) = racine((1 + c_k)/2) c = sqrt(2) / 2 p = c for k in range(2, n + 1): c = sqrt((1 + c) / 2) p = p * c viete = 2 / p # Wallis : pi/2 = produit des 4k²/(4k² - 1) w = 1 for k in range(1, n + 1): w = w * 4 * k * k / (4 * k * k - 1) wallis = 2 * w # Leibniz : pi/4 = 1 - 1/3 + 1/5 - ... s = 0 for k in range(n): s = s + (-1) ** k / (2 * k + 1) leibniz = 4 * s print("Viète :", viete, " erreur :", abs(pi - viete)) print("Wallis :", wallis, " erreur :", abs(pi - wallis)) print("Leibniz :", leibniz, " erreur :", abs(pi - leibniz))
Après Viète Des directions pour construire sa question

Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :

Pour l'échange avec le jury : les notions du cours à maîtriser

Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : le cercle trigonométrique, le cosinus et le sinus, les valeurs remarquables ; le raisonnement par récurrence ; les suites définies par récurrence, les suites monotones et le théorème de la limite monotone ; le nombre dérivé comme limite d'un taux d'accroissement et la dérivée des fonctions sinus et cosinus ; l'étude du sens de variation d'une fonction ; la fonction logarithme et ses propriétés algébriques.

Pour réviser ces chapitres, l'application Maths FlashBac reprend tout le cours de spécialité en cartes.

Pour aller plus loin