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En 1758, tous les astronomes d'Europe guettent le ciel : la comète annoncée par Edmond Halley va-t-elle revenir, comme le prévoit la théorie de Newton ? À Paris, trois personnes ont passé des mois à calculer, du matin au soir, la date de son retour : le mathématicien Alexis Clairaut, l'astronome Jérôme de Lalande, et une femme, Nicole-Reine Lepaute, astronome et calculatrice.
Ce texte raconte son histoire et refait quelques-uns de ses calculs avec les outils de terminale : puissances et logarithmes, fonctions affines pour interpoler dans une table, suites géométriques et limites pour comprendre la méthode d'Euler. Il rassemble des connaissances ; à chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.
Nicole-Reine Étable naît le 5 janvier 1723 au palais du Petit-Luxembourg, à Paris, où ses parents sont au service de la famille royale. Presque tout ce que l'on sait d'elle vient de l'astronome Jérôme de Lalande, qui a écrit son éloge après sa mort. Curieuse de tout, elle apprend seule : à l'époque, les filles ne reçoivent pas d'instruction scientifique.
Elle épouse vers 1749 Jean-André Lepaute, un horloger dont la réputation grandit et qui deviendra horloger du roi. Lorsqu'il écrit son Traité d'horlogerie (1755), elle en calcule une partie, notamment une table qui donne la longueur d'un pendule selon le nombre d'oscillations par heure. Nous refaisons ce calcul plus loin. C'est en travaillant avec son mari qu'elle rencontre Lalande, qui découvre ses talents de calculatrice.
En 1705, l'astronome anglais Edmond Halley remarque que les comètes observées en 1531, 1607 et 1682 suivent presque le même chemin dans le ciel. Il propose que ce soit la même comète, qui tourne autour du Soleil sur une ellipse très allongée. Calculons comme lui :
Halley meurt en 1742, sans savoir s'il avait raison. Si la comète revient, ce sera une preuve éclatante de la théorie de la gravitation de Newton, encore contestée en France.
La troisième loi de Kepler relie la période $T$ d'un astre autour du Soleil (en années) et le demi-grand axe $a$ de son orbite (en unités astronomiques, la distance Terre-Soleil valant $1$) : $T^2 = a^3$. Pour la comète, $a^3 = 75{,}5^2$.
L'ellipse est très aplatie : au plus près, la comète passe à environ $0{,}6$ unité astronomique du Soleil, et au plus loin elle s'en éloigne d'environ $35$, au-delà de l'orbite de Neptune (que l'on ne connaissait pas). On ne la voit que quelques mois, près du Soleil.
Avec seulement le Soleil et la comète, le calcul serait simple : c'est le problème des deux corps, et l'orbite est une ellipse. Mais la comète passe près de Jupiter et de Saturne, dont l'attraction la freine ou l'accélère. On ne sait pas résoudre exactement le problème de plusieurs corps qui s'attirent (voir le texte Le problème des trois corps). Clairaut a mis au point une méthode d'approximation, dite des perturbations : on part de l'ellipse et on calcule, morceau par morceau, les petites corrections dues aux planètes.
En 1757, poussé par Lalande, il l'applique à la comète. Le travail est énorme : il faut calculer, degré par degré le long de l'orbite et sur $150$ ans, les distances et les forces de Jupiter et de Saturne. Lalande écrira : « Mme Lepaute nous fut d'un si grand secours, que nous n'aurions point osé sans elle entreprendre cet énorme travail. » Pendant plus de six mois, ils calculent « depuis le matin jusqu'au soir, quelquefois même à table ».
En novembre 1758, Clairaut annonce à l'Académie des sciences que la comète passera au plus près du Soleil vers la mi-avril 1759, à un mois près. D'après les chiffres habituellement cités, Jupiter la retarde d'environ $518$ jours et Saturne d'environ $100$ jours. La comète passe au plus près du Soleil le 13 mars 1759 : à l'intérieur de la marge annoncée. C'est un triomphe pour la théorie de Newton. Pourtant, dans le livre qu'il publie ensuite, Clairaut ne cite pas Nicole-Reine Lepaute ; c'est Lalande qui lui rendra justice.
Sans calculatrice, multiplier deux nombres de sept chiffres est long et source d'erreurs. Les calculateurs utilisaient des tables de logarithmes décimaux. Le logarithme décimal est défini par $\log x = \dfrac{\ln x}{\ln 10}$ : il vérifie $\log 10 = 1$ et, comme $\ln$,
$$\log(ab) = \log a + \log b,$$ $$\log\left(a^n\right) = n \log a.$$Une multiplication devient une addition, une puissance devient une multiplication. On lit les logarithmes dans la table, on les additionne, puis on cherche dans la table le nombre qui a pour logarithme le résultat.
Dans le Traité d'horlogerie, Nicole-Reine Lepaute donne la longueur d'un pendule simple selon son nombre de « vibrations » par heure (une vibration est un aller, c'est-à-dire une demi-oscillation). Voici deux lignes de sa table, avec les unités de l'époque : $1$ pied $= 12$ pouces, $1$ pouce $= 12$ lignes, et $1$ pied vaut environ $32{,}48$ cm.
| vibrations par heure | pieds | pouces | lignes |
|---|---|---|---|
| $18\,000$ | $0$ | $1$ | $5{,}62$ |
| $17\,900$ | $0$ | $1$ | $5{,}82$ |
La formule. La physique donne, pour de petites oscillations, la période $T = 2\pi\sqrt{\dfrac{\ell}{g}}$, où $\ell$ est la longueur et $g$ l'intensité de la pesanteur (environ $9{,}807$ m/s², soit environ $30{,}189$ pieds par seconde au carré). Avec $v$ vibrations par heure, une oscillation complète dure $T = \dfrac{2 \times 3\,600}{v}$ secondes. En élevant au carré l'égalité $\dfrac{2 \times 3\,600}{v} = 2\pi\sqrt{\dfrac{\ell}{g}}$ :
$$\ell = \left(\frac{3\,600}{\pi v}\right)^2 \times g.$$Prenons $v = 17\,900$. On applique les propriétés du logarithme :
$$\log \ell = 2\left(\log\frac{3\,600}{17\,900} - \log \pi\right) + \log g.$$On lit dans une table (les valeurs sont arrondies à sept décimales) :
La parenthèse vaut $-0{,}696\,550\,5 - 0{,}497\,149\,9$, soit $-1{,}193\,700\,4$, que l'on multiplie par $2$ : $-2{,}387\,400\,8$. On ajoute $1{,}479\,848\,7$ : $\log \ell \approx -0{,}907\,552\,1$.
Les tables ne contiennent pas de logarithmes négatifs. On ajoute $1$, ce qui revient à multiplier par $10$ : $\log(10\ell) = 1 + \log \ell \approx 0{,}092\,447\,9$. On cherche alors dans la table le nombre qui a ce logarithme.
L'interpolation affine. La table donne $\log 1{,}2372 \approx 0{,}092\,439\,9$ et $\log 1{,}2373 \approx 0{,}092\,475\,0$. Notre valeur est entre les deux. Entre deux lignes aussi proches, on remplace la fonction $\log$ par la fonction affine qui passe par ces deux points.
Ainsi $10\ell \approx 1{,}2372$ et $\ell \approx 0{,}123\,72$ pied.
La conversion. $0{,}123\,72 \times 12 \approx 1{,}4846$ pouce, soit $1$ pouce et $0{,}4846 \times 12 \approx 5{,}82$ lignes. C'est exactement la valeur de la table. Le même calcul pour $18\,000$ vibrations donne $1$ pouce $5{,}62$ lignes, la première ligne de la table.
Chaque ligne de la table demande ainsi une dizaine de lectures dans les tables, des additions et une interpolation. Pour la comète, il en a fallu des milliers.
Après le succès de la comète, Lalande dirige la Connaissance des temps, un recueil annuel d'éphémérides : les positions prévues du Soleil, de la Lune et des planètes, jour par jour. Les marins s'en servent pour trouver leur longitude en mer (voir le texte La mesure du temps). Nicole-Reine Lepaute dirige avec lui les équipes de calculateurs. D'après Lalande, elle calcule notamment :
En 1761, elle est admise à l'académie de Béziers, l'une des rares académies de l'époque à accueillir des femmes.
Quand on ne sait pas résoudre exactement les équations du mouvement, on avance pas à pas : connaissant la position et la vitesse à un instant, on calcule la position un petit peu plus tard en supposant que la vitesse ne change pas pendant ce petit intervalle. C'est l'idée de la méthode d'Euler (présentée aussi dans le texte Les systèmes proies-prédateurs). Les calculateurs du XVIIIe siècle utilisaient des méthodes de ce type, plus élaborées. Voyons sur un exemple simple pourquoi le choix du pas est si important.
Un modèle simple. Un point tourne sur le cercle de centre $O$ et de rayon $1$, à vitesse constante. À la position $(x\,;y)$, sa vitesse est le vecteur $(-y\,;x)$, perpendiculaire au rayon. La méthode d'Euler avec un pas de temps $h$ donne
$$x_{n+1} = x_n - h\,y_n, \qquad y_{n+1} = y_n + h\,x_n.$$À la main, avec $h = 0{,}1$. On part de $(1\,;0)$. Alors $x_1 = 1 - 0{,}1 \times 0 = 1$ et $y_1 = 0 + 0{,}1 \times 1 = 0{,}1$. La distance au centre vaut $\sqrt{1 + 0{,}01} \approx 1{,}005$ : le point calculé est déjà sorti du cercle.
Notons $r_n^{\,2} = x_n^{\,2} + y_n^{\,2}$. En développant,
$$x_{n+1}^{\,2} = x_n^{\,2} - 2h\,x_n y_n + h^2 y_n^{\,2},$$ $$y_{n+1}^{\,2} = y_n^{\,2} + 2h\,x_n y_n + h^2 x_n^{\,2}.$$En additionnant, les termes $\pm 2h\,x_n y_n$ s'annulent :
$$r_{n+1}^{\,2} = (1 + h^2)\left(x_n^{\,2} + y_n^{\,2}\right),$$c'est-à-dire $r_{n+1}^{\,2} = (1 + h^2)\,r_n^{\,2}$.
La suite $(r_n^{\,2})$ est géométrique de raison $1 + h^2 > 1$, donc $r_n = (1 + h^2)^{n/2}$ puisque $r_0 = 1$.
Pour faire un tour complet (durée $2\pi$) en $N$ pas, on prend $h = \dfrac{2\pi}{N}$. Après un tour, le rayon calculé vaut
$$R_N = \left(1 + \frac{4\pi^2}{N^2}\right)^{N/2}.$$La limite. On a $\ln R_N = \dfrac{N}{2}\ln\left(1 + \dfrac{4\pi^2}{N^2}\right)$. Posons $u = \dfrac{4\pi^2}{N^2}$, qui tend vers $0$ quand $N$ tend vers $+\infty$. Alors $\ln R_N = \dfrac{2\pi^2}{N} \times \dfrac{\ln(1 + u)}{u}$. Le quotient $\dfrac{\ln(1+u)}{u}$ tend vers le nombre dérivé de $\ln$ en $1$, qui vaut $1$, et $\dfrac{2\pi^2}{N}$ tend vers $0$. Donc $\ln R_N$ tend vers $0$, et $R_N$ tend vers $1$ : plus le pas est petit, plus le calcul est juste, mais plus il y a de calculs. C'est tout le dilemme des calculateurs, qui procédaient « degré par degré ».
La vie de Nicole-Reine Lepaute montre les conditions qu'il fallait réunir pour qu'une femme puisse faire de la science au XVIIIe siècle : une famille ou un mari qui la laisse apprendre, des scientifiques dans son entourage, et quelqu'un pour reconnaître son travail. Les femmes ne peuvent pas entrer à l'Académie royale des sciences, ni fréquenter seules un observatoire la nuit. Émilie du Châtelet, qui traduit les Principia de Newton en français, apprend les mathématiques avec Clairaut, en cours particuliers. Dans les années 1740, Marie-Anne Pigeon donne des cours de mathématiques à Paris, mais elle doit tourner le dos à son public.
Nicole-Reine Lepaute se retire à partir de 1781 pour soigner son mari malade, et meurt le 6 décembre 1788. Elle a aussi formé aux mathématiques et à l'astronomie un neveu de son mari, Joseph Lepaute Dagelet, devenu astronome et disparu avec l'expédition de La Pérouse. Un cratère de la Lune et un astéroïde portent aujourd'hui son nom.
Le métier de « calculatrice » a continué longtemps après elle : à la fin du XIXe siècle, des équipes de femmes calculent à l'observatoire de Harvard, et au XXe siècle, les calculatrices de la NASA, dont Katherine Johnson, calculent les trajectoires des premiers vols spatiaux (voir le texte Les mathématiques des missions Apollo). Leur travail a souvent été peu reconnu.
Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :
Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : les fonctions logarithme et exponentielle et leurs propriétés algébriques ; les fonctions affines ; les suites géométriques et leur limite ; le nombre dérivé et les limites de référence ; les suites définies par récurrence.
Pour réviser ces chapitres, l'application Maths FlashBac reprend tout le cours de spécialité en cartes.