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Pourquoi l'énergie se conserve-t-elle ? La réponse la plus profonde a été donnée en 1918 par une mathématicienne qui n'avait pas le droit d'enseigner sous son propre nom : Emmy Noether. Son théorème relie les symétries d'une loi physique aux grandeurs qui se conservent. Elle a aussi profondément transformé l'algèbre, en apprenant aux mathématiciens à regarder les structures plutôt que les calculs.
Ce texte présente sa vie, dans l'Allemagne de la Première Guerre mondiale puis du nazisme, et deux de ses idées, avec les outils de terminale : dérivation, dénombrement, restes de divisions. Il se termine sur la place des femmes en mathématiques. Il rassemble des connaissances ; à chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.
Emmy Noether naît en 1882 à Erlangen, en Bavière, dans une famille juive. Son père, Max Noether, est professeur de mathématiques à l'université de la ville. À cette époque, les femmes ne peuvent pas s'inscrire normalement à l'université en Allemagne. Elle obtient d'abord en 1900 le diplôme pour enseigner l'anglais et le français, puis suit les cours de mathématiques comme simple auditrice, avec l'autorisation de chaque professeur. Quand l'inscription des femmes est enfin autorisée en Bavière, en 1904, elle s'inscrit, et soutient en 1907 une thèse d'algèbre. Pendant près de huit ans, elle travaille ensuite à l'institut de mathématiques d'Erlangen sans être payée.
En 1915, les deux plus grands mathématiciens de Göttingen, alors la capitale mondiale des mathématiques, David Hilbert et Felix Klein, l'invitent à les rejoindre. Ils travaillent sur la théorie de la relativité générale qu'Albert Einstein est en train d'achever, et ont besoin de ses compétences. Mais pour enseigner à l'université, il faut obtenir l'habilitation, et elle est refusée aux femmes. Des professeurs s'y opposent : que penseront nos soldats, demande l'un d'eux, s'ils reviennent du front pour apprendre aux pieds d'une femme ? Hilbert aurait répondu que le sexe d'un candidat n'était pas un argument, et que l'université n'était pas un établissement de bains. Pendant quatre ans, les cours de Noether sont annoncés sous le nom de Hilbert.
C'est à Göttingen, en 1918, qu'elle démontre le théorème qui porte son nom. Après la guerre, la république de Weimar ouvre l'habilitation aux femmes : elle l'obtient en 1919. Elle reçoit un petit salaire à partir de 1923, mais ne sera jamais professeure titulaire.
Dans les années 1920, elle renouvelle l'algèbre. Autour d'elle se forme un groupe de jeunes chercheurs venus de toute l'Europe, que l'on surnomme les « garçons de Noether ». Elle enseigne d'une manière très libre, en réfléchissant devant son auditoire ; ses idées sont diffusées notamment par le livre Algèbre moderne de son élève Bartel van der Waerden (1930-1931), qui a formé des générations de mathématiciens. En 1932, elle est invitée à donner une conférence plénière au Congrès international des mathématiciens, à Zurich, une reconnaissance majeure.
En avril 1933, quelques semaines après l'arrivée de Hitler au pouvoir, une loi nazie chasse de la fonction publique les fonctionnaires juifs et les opposants. Noether, juive, pacifiste et proche de la gauche, est privée du droit d'enseigner. Elle émigre aux États-Unis, où elle obtient un poste au Bryn Mawr College, une université pour femmes près de Philadelphie, et donne des conférences à l'Institute for Advanced Study de Princeton, où se trouve aussi Einstein. Elle meurt en avril 1935, à 53 ans, des suites d'une opération. Dans une lettre publiée par le New York Times, Einstein écrit qu'elle était, selon les mathématiciens les plus compétents, le génie mathématique créatif le plus important depuis que les femmes ont accès aux études supérieures.
On lâche sans vitesse une balle de masse $m$ (en kilogrammes) depuis une hauteur de $20$ mètres. On néglige les frottements de l'air et on prend $g = 10$ m/s² pour simplifier. On note $z(t)$ la hauteur de la balle et $v(t)$ sa vitesse (verticale) à l'instant $t$ (en secondes). En physique-chimie, on montre que
$$z(t) = 20 - 5t^2,$$et donc $v(t) = z'(t) = -10t$.
La balle touche le sol quand $z(t) = 0$, soit $t^2 = 4$ et $t = 2$ secondes.
L'énergie mécanique de la balle est la somme de son énergie cinétique (liée à la vitesse) et de son énergie potentielle de pesanteur (liée à la hauteur) :
$$E(t) = \frac{1}{2}\,m\,v(t)^2 + m\,g\,z(t).$$| $t$ | $z(t)$ | $v(t)$ | $\frac{1}{2}mv^2$ | $mgz$ | $E(t)$ |
|---|---|---|---|---|---|
| $0$ | $20$ | $0$ | $0$ | $200\,m$ | $200\,m$ |
| $1$ | $15$ | $-10$ | $50\,m$ | $150\,m$ | $200\,m$ |
| $2$ | $0$ | $-20$ | $200\,m$ | $0$ | $200\,m$ |
L'énergie potentielle se transforme en énergie cinétique, mais leur somme reste la même : l'énergie mécanique se conserve.
Étape 1. On a $v = z'$ et $v' = z'' = -g$.
Étape 2. La dérivée de $v^2$ est $2\,v\,v'$ (dérivée de $u^2$, avec $u = v$). Comme $m$ et $g$ sont des constantes,
$$E'(t) = \frac{1}{2}\,m \times 2\,v(t)\,v'(t) + m\,g\,z'(t).$$Étape 3. On remplace $v'(t)$ par $-g$ et $z'(t)$ par $v(t)$ :
$$E'(t) = -m\,g\,v(t) + m\,g\,v(t) = 0.$$Étape 4. Une fonction dont la dérivée est nulle sur un intervalle y est constante : $E$ est constante.
Imaginons un monde fictif où l'intensité de la pesanteur varierait avec le temps : $g(t)$ au lieu de $g$. On aurait $v'(t) = -g(t)$ et $E(t) = \frac{1}{2}\,m\,v(t)^2 + m\,g(t)\,z(t)$. En dérivant le produit $g(t)\,z(t)$ :
$$E'(t) = -m\,g\,v + m\,g'(t)\,z(t) + m\,g\,v,$$soit $E'(t) = m\,g'(t)\,z(t)$, qui n'est pas nul en général : l'énergie ne se conserve plus. La conservation de l'énergie vient de ce que la loi de la chute ne change pas avec le temps : une expérience faite aujourd'hui ou demain donne le même résultat. C'est exactement l'idée du théorème de Noether.
Pour un physicien, une symétrie d'une loi est une transformation qui ne la change pas. Le théorème de Noether (1918) affirme, dans un cadre précis qui dépasse le lycée, qu'à chaque symétrie continue d'une loi physique correspond une grandeur conservée.
| la loi ne change pas si… | grandeur conservée |
|---|---|
| on la teste plus tard (translation dans le temps) | l'énergie |
| on se déplace (translation dans l'espace) | la quantité de mouvement |
| on tourne (rotation) | le moment cinétique |
Un deuxième exemple à la main. Lançons maintenant la balle avec une vitesse horizontale. Notons $x(t)$ sa position horizontale. Aucune force n'agit horizontalement : la loi du mouvement est la même en tout point horizontal (elle ne dépend pas de $x$), et $x''(t) = 0$. La quantité de mouvement horizontale $p_x(t) = m\,x'(t)$ a pour dérivée $m\,x''(t) = 0$ : elle se conserve. Verticalement, au contraire, la pesanteur distingue le haut du bas : il n'y a pas de symétrie, et la quantité de mouvement verticale $m\,z'(t)$ a pour dérivée $-mg \neq 0$ : elle n'est pas conservée.
Le théorème est né d'un problème concret. En 1915, Hilbert et Klein n'arrivaient pas à comprendre comment s'exprime la conservation de l'énergie dans la relativité générale d'Einstein. Noether a résolu la question en montrant, en toute généralité, d'où viennent les lois de conservation. Son théorème est devenu un outil central de la physique du XXe siècle : en physique des particules, on cherche les symétries des lois pour en déduire ce qui se conserve, par exemple la charge électrique.
Une symétrie d'une figure est une transformation (rotation, réflexion) qui la superpose à elle-même. Pour un triangle équilatéral $ABC$ :
Pour un carré, on trouve seulement $8$ symétries (quatre rotations et quatre réflexions), et non $4! = 24$ : deux sommets voisins doivent rester voisins, ce qui interdit la plupart des permutations.
Faire une symétrie puis une autre donne encore une symétrie du triangle : on dit qu'on les compose. Notons $r$ la rotation de $120°$, et $s$ la réflexion d'axe passant par $A$.
Contrairement à la multiplication des nombres, la composition des symétries n'est pas commutative. On peut ranger tous les résultats dans un tableau à $6$ lignes et $6$ colonnes, comme une table de multiplication.
Regardons maintenant les quatre rotations d'un carré : $0°$, $90°$, $180°$ et $270°$. En composer deux revient à additionner les angles, en retirant $360°$ si l'on dépasse. Comparons avec les restes de la division par $4$ : on additionne deux restes parmi $0$, $1$, $2$, $3$ et on garde le reste de la somme dans la division par $4$.
| $+$ | $0$ | $1$ | $2$ | $3$ |
|---|---|---|---|---|
| $0$ | $0$ | $1$ | $2$ | $3$ |
| $1$ | $1$ | $2$ | $3$ | $0$ |
| $2$ | $2$ | $3$ | $0$ | $1$ |
| $3$ | $3$ | $0$ | $1$ | $2$ |
Par exemple $3 + 2 = 5$, dont le reste dans la division par $4$ est $1$. Si l'on remplace $0$, $1$, $2$, $3$ par $0°$, $90°$, $180°$, $270°$, on obtient exactement le tableau des rotations du carré : $270° + 180° = 450°$, soit $90°$. Deux situations très différentes, l'une géométrique et l'autre arithmétique, ont la même structure, aux noms près.
C'est l'esprit de l'algèbre de Noether : au lieu de faire des calculs particuliers, étudier les règles de calcul elles-mêmes, et reconnaître la même structure dans des domaines différents. Les mathématiciens appellent groupe ce type de structure (il avait été dégagé au XIXe siècle, notamment par Évariste Galois). Noether a fait de même avec des structures plus riches, appelées anneaux et idéaux ; certains portent aujourd'hui son nom, les anneaux « noethériens ». Les symétries sont d'ailleurs le lien entre ses deux grands domaines : les symétries d'une loi physique forment, elles aussi, une telle structure.
Le parcours de Noether n'est pas isolé : d'autres mathématiciennes ont dû contourner les obstacles de leur temps.
Les obstacles juridiques ont disparu, mais les écarts restent visibles : deux femmes seulement parmi plus de soixante lauréats de la médaille Fields depuis 1936. En France, les statistiques du ministère de l'Éducation nationale montrent que les filles sont moins nombreuses que les garçons à choisir la spécialité mathématiques en terminale, et l'écart s'est creusé après la réforme du lycée de 2019, ce qui a conduit à des ajustements. Il faut citer ces chiffres en remontant à leur source, et distinguer ce qu'ils mesurent (des choix d'orientation) de ce qu'on veut leur faire dire (leurs causes, qui sont discutées).
Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :
Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : la dérivation (dérivée d'un produit, de $u^2$), le lien entre une dérivée nulle et une fonction constante ; les fonctions polynômes du second degré ; le dénombrement (permutations, factorielle) ; la division euclidienne et les restes.
Pour réviser ces chapitres, l'application Maths FlashBac reprend tout le cours de spécialité en cartes.