Le logarithme, de Napier à Brouncker Grand Oral · mathématiques, HGGSP, NSI, physique-chimie Un support de connaissances pour construire sa propre question

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Au début du XVIIᵉ siècle, les astronomes et les navigateurs passent des nuits entières à multiplier des nombres de dix chiffres. En 1614, un aristocrate écossais publie une invention qui transforme ces multiplications en additions : les logarithmes. Un demi-siècle plus tard, un aristocrate irlandais montre que ces mêmes logarithmes sont des aires, et les calcule avec un empilement de rectangles. Entre les deux, les logarithmes ont donné aux marins une carte où l'on peut tracer sa route à la règle. Ce texte rassemble les mathématiques, l'histoire et les usages de cette invention. À chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.

Sommaire
  1. John Napier et l'invention des logarithmes
  2. Le logarithme est une aire
  3. William Brouncker et ses rectangles
  4. De Napier à Brouncker : ce qui relie les deux hommes
  5. La carte de Mercator : naviguer à cap constant
  6. Des cartes pour conquérir les océans
  7. En physique-chimie : les échelles logarithmiques
  8. Programmer Brouncker et Wright
  9. Des directions pour construire sa question
John Napier et l'invention des logarithmes

John Napier (1550-1617) est le huitième seigneur (laird) de Merchiston, près d'Édimbourg. Ce grand propriétaire terrien est d'abord connu de son vivant comme théologien protestant : son commentaire de l'Apocalypse, publié en 1593, violemment hostile à la papauté, est un succès dans toute l'Europe. Les mathématiques sont pour lui une activité de loisir, à laquelle il consacre pourtant une vingtaine d'années de calculs.

Son idée part d'une observation simple sur les puissances : pour multiplier deux puissances d'un même nombre, on additionne les exposants, $10^a \times 10^b = 10^{a+b}$. Si l'on dispose d'une table qui donne, pour chaque nombre, l'exposant correspondant, une multiplication devient une addition, et une racine carrée une division par deux.

Multiplier avec une table

Pour calculer $3{,}7 \times 5{,}2$, on lit dans une table de logarithmes décimaux $\log 3{,}7 \approx 0{,}5682$ et $\log 5{,}2 \approx 0{,}7160$. On additionne : $0{,}5682 + 0{,}7160 = 1{,}2842$. La table, lue à l'envers, donne le nombre dont le logarithme vaut $1{,}2842$, soit $19{,}24$. C'est bien $3{,}7 \times 5{,}2$.

En 1614, Napier publie Mirifici Logarithmorum Canonis Descriptio (« Description de la merveilleuse règle des logarithmes »), avec des tables pour les calculs de trigonométrie. Le mot « logarithme », qu'il invente, associe les mots grecs logos (rapport) et arithmos (nombre). En 1617, l'année de sa mort, il publie aussi un instrument de calcul, les « bâtons de Napier ».

Le succès est immédiat. Le professeur londonien Henry Briggs rend visite à Napier peu après la parution du livre ; ils conviennent de prendre $10$ pour base. Briggs publie en 1624 les logarithmes décimaux de $30\,000$ nombres avec quatorze décimales. Kepler les utilise pour ses tables du mouvement des planètes (1627). On prête à Laplace la formule selon laquelle les logarithmes, en abrégeant les calculs, ont « doublé la vie des astronomes ».

Le logarithme est une aire

En 1647, le jésuite flamand Grégoire de Saint-Vincent étudie l'aire sous l'hyperbole d'équation $y = \dfrac{1}{x}$. Il remarque que les aires comprises entre $1$ et $2$, entre $2$ et $4$, entre $4$ et $8$… sont égales. En 1649, son élève Alphonse Antoine de Sarasa fait le lien : l'aire sous l'hyperbole se comporte comme un logarithme.

Notons $A(x)$ l'aire sous la courbe de $t \mapsto \dfrac{1}{t}$ entre $1$ et $x$. Pour tous réels $a$ et $b$ supérieurs à $1$, $$A(ab) = A(a) + A(b).$$ L'aire entre $1$ et $ab$ est la somme de l'aire entre $1$ et $a$, qui vaut $A(a)$, et de l'aire entre $a$ et $ab$. Or la région entre $a$ et $ab$ s'obtient à partir de la région entre $1$ et $b$ en multipliant les abscisses par $a$ et en divisant les ordonnées par $a$ (c'est encore la région sous l'hyperbole). Les largeurs sont multipliées par $a$, les hauteurs divisées par $a$ : l'aire ne change pas, elle vaut $A(b)$.

En terminale, cette idée est exactement la définition intégrale du logarithme népérien. La fonction $\ln$ est dérivable, de dérivée $x \mapsto \dfrac{1}{x}$, et $\ln 1 = 0$ ; c'est donc la primitive de $\dfrac{1}{x}$ qui s'annule en $1$ :

$$\ln x = \int_1^x \frac{1}{t}\,\mathrm{d}t \quad \text{pour } x > 0.$$

Calculer un logarithme, c'est donc calculer une aire. Il reste à savoir comment.

William Brouncker et ses rectangles

William Brouncker (vers 1620-1684), deuxième vicomte Brouncker, est un aristocrate irlandais né trois ans après la mort de Napier. Il est l'un des fondateurs de la Royal Society de Londres, l'académie des sciences anglaise, et son premier président, de 1662 à 1677. Il est aussi commissaire de la Marine royale : le célèbre journal de Samuel Pepys, administrateur de la Marine, le cite très souvent. En mathématiques, on lui doit une écriture de $\dfrac{4}{\pi}$ en fraction continue, la résolution de l'équation dite de Pell, et c'est à lui que le jeune William Neile communique en 1657 son calcul de la longueur d'une courbe.

En 1668, dans les Philosophical Transactions de la Royal Society, Brouncker calcule l'aire sous l'hyperbole entre $1$ et $2$, c'est-à-dire $\ln 2$. Sa méthode consiste à empiler des rectangles sous la courbe, en divisant leur largeur par deux à chaque étape.

var f = function (x) { return 1/x; }; var n = board.create('slider', [[0.85, 1.43], [1.6, 1.43], [1, 1, 7]], {name: 'étape', snapWidth: 1, digits: 0}); board.create('functiongraph', [f, 0.97, 2.1], {strokeColor: '#1565c0', strokeWidth: 2}); var c = board.create('curve', [[0], [0]], {strokeColor: '#2e7d32', strokeWidth: 1, fillColor: '#81c784', fillOpacity: 0.45}); c.updateDataArray = function () { var m = Math.pow(2, Math.round(n.Value()) - 1), h = 1/m, i, x; this.dataX = [1]; this.dataY = [0]; for (i = 0; i < m; i++) { x = 1 + i*h; this.dataX.push(x, x + h); this.dataY.push(f(x + h), f(x + h)); } this.dataX.push(2, 1); this.dataY.push(0, 0); }; board.create('text', [1.15, 1.22, function () { var m = Math.pow(2, Math.round(n.Value()) - 1), h = 1/m, s = 0, i; for (i = 0; i < m; i++) { s += h * f(1 + (i+1)*h); } return 'aire verte : ' + s.toFixed(5).replace('.', ','); }], {fontSize: 12, useKatex: false, useMathJax: false, parse: false, cssStyle: 'background:#fff;padding:0 3px;border-radius:3px'}); board.update(); Les rectangles de Brouncker sous l'hyperbole entre $1$ et $2$ : leur aire totale approche $\ln 2 \approx 0{,}69315$.

À la première étape, un rectangle de largeur $1$ et de hauteur $\dfrac{1}{2}$ : son aire vaut $\dfrac{1}{2} = \dfrac{1}{1\times2}$. À la deuxième, on ajoute au-dessus, entre $1$ et $1{,}5$, un rectangle de largeur $\dfrac{1}{2}$ et de hauteur $\dfrac{2}{3} - \dfrac{1}{2} = \dfrac{1}{6}$, d'aire $\dfrac{1}{12} = \dfrac{1}{3\times4}$. À la troisième, deux rectangles d'aires $\dfrac{1}{30} = \dfrac{1}{5\times6}$ et $\dfrac{1}{56} = \dfrac{1}{7\times8}$. Brouncker obtient ainsi :

$$\ln 2 = \frac{1}{1\times2} + \frac{1}{3\times4} + \frac{1}{5\times6} + \frac{1}{7\times8} + \cdots$$ Comme $\dfrac{1}{(2k-1)\times 2k} = \dfrac{1}{2k-1} - \dfrac{1}{2k}$, la série de Brouncker est la somme $1 - \dfrac{1}{2} + \dfrac{1}{3} - \dfrac{1}{4} + \cdots$, dont la limite est $\ln 2$. La même année 1668, Nicolaus Mercator (sans lien avec le cartographe) publie la formule générale $\ln(1+x) = x - \dfrac{x^2}{2} + \dfrac{x^3}{3} - \cdots$ pour $x$ entre $-1$ et $1$.

Les sommes partielles valent $0{,}5$ ; $0{,}5833$ ; $0{,}6167$ ; $0{,}6345$… Mais la convergence est très lente : après $10$ termes, l'erreur vaut encore environ $0{,}024$ ; après $1\,000$ termes, environ $0{,}000\,25$. L'erreur est de l'ordre de $\dfrac{1}{4n}$ : pour gagner une décimale, il faut dix fois plus de termes.

D'autres séries vont beaucoup plus vite. Par exemple, $\ln 2 = 2\left(\dfrac{1}{3} + \dfrac{1}{3\times3^3} + \dfrac{1}{5\times3^5} + \cdots\right)$ donne déjà $0{,}693\,146$ avec cinq termes. Au XVIIIᵉ siècle, c'est avec des séries de ce genre que l'on recalcule et corrige les tables de logarithmes.

De Napier à Brouncker : ce qui relie les deux hommes

Napier meurt en 1617, Brouncker naît vers 1620 : ils ne se sont jamais rencontrés. Mais leurs travaux sont les deux bouts d'une même histoire.

La carte de Mercator : naviguer à cap constant

Un navire qui garde le même cap (le même angle avec la direction du nord) ne suit pas le plus court chemin : il décrit sur le globe une spirale appelée loxodromie, décrite par le Portugais Pedro Nunes en 1537. Mais c'est la route la plus simple à tenir avec un compas. Le navigateur a donc besoin d'une carte où ces routes sont des lignes droites : il trace un trait à la règle entre son port de départ et sa destination, et lit le cap à suivre.

En 1569, le Flamand Gérard Mercator publie une carte du monde « à l'usage des navigateurs » qui a cette propriété. Les méridiens y sont des droites verticales parallèles. Or sur le globe, un parallèle de latitude $\varphi$ est plus court que l'équateur, dans le rapport $\cos\varphi$ : la carte l'étire donc horizontalement d'un facteur $\dfrac{1}{\cos\varphi}$. Pour que les angles soient respectés, il faut l'étirer verticalement d'autant. Les parallèles s'écartent de plus en plus en allant vers les pôles. Mercator les place sans formule, de façon approchée.

En 1599, Edward Wright, dans Certaine Errors in Navigation, calcule leur position exacte. Il découpe la latitude en petits pas (une minute d'angle) et additionne les étirements $\dfrac{1}{\cos\varphi}$ de chaque pas, exactement comme Brouncker additionne des rectangles. Sur une carte où le rayon de la Terre vaut $R$, le parallèle de latitude $\varphi$ est à la hauteur

$$y(\varphi) = R\int_0^{\varphi} \frac{1}{\cos t}\,\mathrm{d}t.$$ var g = function (d) { return Math.log(Math.tan(Math.PI/4 + d*Math.PI/360)); }; var pas = board.create('slider', [[5, 2.45], [45, 2.45], [1, 2, 4]], {withLabel: false, snapWidth: 1}); board.create('functiongraph', [g, 0, 80], {strokeColor: '#1565c0', strokeWidth: 2}); var c = board.create('curve', [[0], [0]], {strokeColor: '#d32f2f', strokeWidth: 1.5}); var pasDeg = function () { return [20, 10, 5, 2][Math.round(pas.Value()) - 1]; }; c.updateDataArray = function () { var h = pasDeg(), s = 0, d; this.dataX = [0]; this.dataY = [0]; for (d = 0; d < 80 - 1e-9; d += h) { s += (h*Math.PI/180) / Math.cos(d*Math.PI/180); this.dataX.push(d + h); this.dataY.push(s); } }; board.create('text', [5, 2.0, function () { return 'pas de ' + pasDeg() + '° (rouge), exact (bleu)'; }], {fontSize: 11, useKatex: false, useMathJax: false, parse: false, cssStyle: 'background:#fff;padding:0 3px;border-radius:3px'}); board.update(); Hauteur des parallèles sur la carte de Mercator (en rayons terrestres) selon la latitude en degrés : la somme de Wright (rouge) approche la formule exacte (bleu).

Vers 1645, le professeur de navigation Henry Bond remarque que les tables de Wright coïncident avec une table de logarithmes de tangentes. La démonstration vient en 1668, avec James Gregory :

$$y(\varphi) = R\,\ln\!\left(\tan\left(\frac{\pi}{4} + \frac{\varphi}{2}\right)\right).$$

Par exemple, le parallèle de latitude $60^\circ$ est à la hauteur $1{,}317\,R$ ; la somme de Wright avec un pas d'un degré donne déjà $1{,}3169\,R$. Au pôle, la hauteur devient infinie : la carte de Mercator ne peut pas représenter les pôles.

Des cartes pour conquérir les océans

La carte de Mercator, les tables de Wright et les logarithmes s'ajoutent aux autres outils de la navigation européenne : la boussole, l'astrolabe et le quadrant pour mesurer la latitude, puis les tables astronomiques. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, ils servent les grandes compagnies de commerce (la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, fondée en 1602, la Compagnie anglaise des Indes orientales) et les marines de guerre. Maîtriser la navigation au long cours, c'est maîtriser les routes du commerce mondial, y compris celles de la traite atlantique, et soutenir la construction des empires coloniaux.

Ces outils ne suffisent évidemment pas à expliquer la domination européenne sur les océans : elle repose aussi sur les navires, l'artillerie, les capitaux et la puissance des États. Mais ils en sont une condition : la science appliquée devient un instrument de puissance. Le thème relie l'histoire des sciences à celle des conquêtes maritimes et à la question de la connaissance comme enjeu de pouvoir.

La carte de Mercator agrandit les régions proches des pôles : une surface y est multipliée par $\dfrac{1}{\cos^2\varphi}$, environ $10$ à la latitude du Groenland. Sur la carte, le Groenland paraît presque aussi grand que l'Afrique, qui est pourtant quatorze fois plus étendue. Devenue la carte du monde la plus diffusée, elle a donné une place démesurée à l'Europe et à l'Amérique du Nord ; en 1973, l'historien Arno Peters en a fait une critique célèbre. Aujourd'hui encore, les cartes en ligne utilisent une variante de cette projection, parce qu'elle conserve les angles.
En physique-chimie : les échelles logarithmiques

Les logarithmes servent aussi à mesurer des grandeurs qui varient sur des ordres de grandeur très différents.

Programmer Brouncker et Wright

Le premier programme calcule les sommes partielles de la série de Brouncker ; le second reproduit le calcul de Wright et le compare à la formule exacte. On peut les modifier et les exécuter.

from math import log def brouncker(n): s = 0 for k in range(1, n + 1): s = s + 1 / ((2*k - 1) * (2*k)) return s for n in [1, 10, 100, 1000]: print(n, brouncker(n), log(2) - brouncker(n)) from math import cos, tan, log, pi, radians def wright(latitude, pas): s = 0 d = 0 while d < latitude: s = s + radians(pas) / cos(radians(d + pas / 2)) d = d + pas return s exacte = log(tan(pi / 4 + radians(60) / 2)) print(wright(60, 10), wright(60, 1), exacte) Ce que l'on peut approfondir en NSI
  • Précision et coût : la série de Brouncker demande dix fois plus de termes par décimale gagnée ; la série en puissances de $\dfrac{1}{3}$ en gagne une à chaque terme. Choisir le bon algorithme compte plus que la puissance de la machine.
  • Calculer une fonction : une calculatrice ne contient pas de table ; elle calcule $\ln$ par des méthodes du même type (séries, ramenées à de petits nombres grâce à la propriété $\ln(ab) = \ln a + \ln b$).
  • Les tables d'autrefois : les tables de logarithmes étaient calculées à la main et contenaient des erreurs ; c'est pour produire des tables exactes que Charles Babbage a conçu au XIXᵉ siècle ses machines à calculer, ancêtres des ordinateurs.
Des directions pour construire sa question

Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :

Pour l'échange avec le jury : les notions du cours à maîtriser

Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : la fonction logarithme népérien (définition, propriétés algébriques, dérivée, limites) et la fonction exponentielle ; le logarithme décimal ; l'intégrale, les primitives et le lien entre intégrale et aire ; la méthode des rectangles ; les suites et la notion de limite ; la trigonométrie (cosinus, tangente) ; et en physique-chimie, le pH et le niveau d'intensité sonore.

Pour réviser ces chapitres, l'application Maths FlashBac reprend tout le cours de spécialité en cartes.

Pour aller plus loin