La linguistique quantitative
Grand Oral · mathématiques, SVT
Un support de connaissances pour construire sa propre question
← Tous les textes du Grand Oral
MathsSVT
Une langue semble être le domaine de la liberté : chacun choisit ses mots. Pourtant, quand on compte les mots et les lettres d'un
texte, des régularités étonnantes apparaissent, presque les mêmes d'une langue à l'autre et d'un auteur à l'autre. La
linguistique quantitative étudie les langues avec des nombres : fréquences, probabilités, lois de puissance.
Ce texte présente ses principaux résultats avec les outils de terminale : logarithme et exponentielle, calcul intégral, suites,
probabilités conditionnelles, inégalité de Bienaymé-Tchebychev. Les exemples sont calculés sur un vrai texte, les Fables de
La Fontaine, dans l'orthographe de l'édition d'origine. Le texte rassemble des connaissances ; à chacun d'y choisir une direction et
d'y construire sa question.
Sommaire
- Compter les mots : la loi de Zipf
- Ce que prévoit la loi : la somme harmonique
- Le moindre effort, le cerveau et le hasard
- Compter les lettres : Al-Kindi et Bienaymé-Tchebychev
- Markov et les voyelles d'Eugène Onéguine
- L'entropie de Shannon
- Dater la séparation des langues
- Les arbres des langues et du vivant
- Des lois de Zipf dans le vivant ?
- Compter les mots avec Python
- Des directions pour construire sa question
Compter les mots : la loi de Zipf
Le classement des mots des Fables
Les douze livres des Fables comptent $75\,280$ mots, dont $8\,776$ différents (on compte comme différents « chat » et
« chats », et on sépare l', d', qu' du mot qui suit). Classons-les du plus fréquent au moins fréquent.
Le rang d'un mot est sa place dans ce classement, et sa fréquence est son nombre d'apparitions divisé par
le nombre total de mots.
| rang $r$ | mot | effectif | fréquence $f$ | $r \times f$ |
| $1$ | de | $2\,171$ | $0{,}029$ | $0{,}03$ |
| $2$ | le | $2\,021$ | $0{,}027$ | $0{,}05$ |
| $5$ | la | $1\,523$ | $0{,}020$ | $0{,}10$ |
| $10$ | à | $1\,031$ | $0{,}014$ | $0{,}14$ |
| $20$ | des | $557$ | $0{,}007\,4$ | $0{,}15$ |
| $50$ | mais | $239$ | $0{,}003\,2$ | $0{,}16$ |
| $100$ | jour | $92$ | $0{,}001\,2$ | $0{,}12$ |
| $1\,000$ | nid | $8$ | $0{,}000\,11$ | $0{,}11$ |
À partir du rang $10$ environ, le produit $r \times f$ reste à peu près constant, autour de $0{,}1$ : la fréquence est
à peu près inversement proportionnelle au rang. Le mot de rang $100$ est environ dix fois moins fréquent que celui de rang
$10$, qui est lui-même environ dix fois moins fréquent que … les premiers mots, qui s'écartent un peu de la règle.
Cette observation a été faite par le sténographe français Jean-Baptiste Estoup en 1916, puis popularisée par le linguiste américain
George Kingsley Zipf dans les années 1930 et 1940. On l'appelle la loi de Zipf :
$$f(r) = \frac{C}{r^{\,a}}, \quad \text{avec } a \text{ proche de } 1.$$
Une droite grâce au logarithme
Comment vérifier une telle loi ? En prenant le logarithme : $\ln f = \ln C - a \ln r$. Si l'on place les points de
coordonnées $(\ln r\,;\ln f)$, ils doivent être alignés sur une droite de coefficient directeur $-a$. La
figure le montre pour les Fables : le curseur fait varier la pente de la droite, qui passe par le point moyen du nuage.
var opt = {fontSize: 12, useKatex: false, useMathJax: false, parse: false, fixed: true, highlight: false};
var petit = {fontSize: 11, useKatex: false, parse: false, fixed: true, highlight: false};
var P = [[0,-3.546],[0.693,-3.618],[1.099,-3.767],[1.386,-3.785],[1.609,-3.9],[1.792,-3.963],[1.946,-3.988],[2.197,-4.17],[2.398,-4.308],[2.565,-4.523],[2.773,-4.79],[2.996,-4.906],[3.219,-5.057],[3.401,-5.205],[3.611,-5.512],[3.807,-5.72],[4.007,-5.882],[4.205,-6.192],[4.394,-6.425],[4.595,-6.696],[4.804,-6.898],[4.997,-7.118],[5.198,-7.337],[5.398,-7.591],[5.598,-7.795],[5.799,-7.933],[5.999,-8.138],[6.201,-8.396],[6.4,-8.664],[6.6,-8.831],[6.8,-9.032],[7.0,-9.283],[7.2,-9.437],[7.4,-9.619],[7.6,-9.843],[7.8,-10.13],[8.0,-10.536],[8.2,-10.536]];
var ax = {strokeColor: '#455a64', strokeWidth: 1, fixed: true, highlight: false, lastArrow: true};
board.create('segment', [[0, -12], [9.3, -12]], ax);
board.create('segment', [[0, -12], [0, -2.6]], ax);
for (var t = 2; t <= 8; t += 2) { board.create('segment', [[t, -12], [t, -12.2]], {strokeColor: '#455a64', fixed: true, highlight: false}); board.create('text', [t - 0.1, -12.55, String(t)], petit); }
for (var t = -10; t <= -4; t += 2) { board.create('segment', [[0, t], [-0.15, t]], {strokeColor: '#455a64', fixed: true, highlight: false}); board.create('text', [-0.9, t, String(t).replace('-', '−')], petit); }
board.create('text', [8.5, -11.5, 'ln r'], opt);
board.create('text', [0.35, -2.75, 'ln f'], opt);
var mx = 0, my = 0;
for (var i = 0; i < P.length; i++) { mx += P[i][0]; my += P[i][1]; board.create('point', P[i], {name: '', size: 2, color: '#1565c0', fixed: true, highlight: false, showInfobox: false}); }
mx /= P.length; my /= P.length;
var sa = board.create('slider', [[0.3, -13.6], [4.5, -13.6], [0.5, 1, 1.5]], {withLabel: false, snapWidth: 0.01});
board.create('functiongraph', [function (x) { return my - sa.Value() * (x - mx); }, 0, 9], {strokeColor: '#c62828', strokeWidth: 2, highlight: false});
board.create('text', [4.9, -13.6, function () { return 'pente : −' + sa.Value().toFixed(2).replace('.', ','); }], opt);
board.create('text', [3.6, -3.3, function () {
var s = 0; for (var i = 0; i < P.length; i++) { s += Math.abs(P[i][1] - (my - sa.Value() * (P[i][0] - mx))); }
return 'écart moyen : ' + (s / P.length).toFixed(2).replace('.', ',');
}], opt);
En bleu, les points $(\ln r\,;\ln f)$ pour des mots des Fables de rang $1$ à environ $3\,600$. En rouge, une droite de pente réglable passant par le point moyen. L'écart moyen (vertical) entre les points et la droite est le plus petit pour une pente proche de $-1{,}02$.
Les points sont remarquablement alignés, sauf pour les tout premiers rangs (en haut à gauche), qui sont trop bas. La droite qui
approche le mieux les points des rangs $1$ à $1\,000$ a une pente d'environ $-1{,}06$. En 1953, Benoît Mandelbrot a proposé une
correction qui rend mieux compte des premiers rangs : $f(r) = \dfrac{C}{(r + b)^{a}}$.
Ce que prévoit la loi : la somme harmonique
Calculer la constante $C$
Prenons la loi de Zipf avec $a = 1$ : $f(r) = \dfrac{C}{r}$. Si le texte contient $V$ mots différents, la
somme de toutes les fréquences vaut $1$ :
$$\frac{C}{1} + \frac{C}{2} + \cdots + \frac{C}{V} = 1.$$
Donc $C = \dfrac{1}{H_V}$, où $H_n = 1 + \dfrac{1}{2} + \dfrac{1}{3} + \cdots + \dfrac{1}{n}$ est la somme harmonique. On ne sait pas la calculer
simplement, mais on peut l'encadrer avec des intégrales.
Pour tout entier $n \geqslant 1$, $\ln(n+1) \leqslant H_n \leqslant 1 + \ln n$
Étape 1. Soit $k$ un entier, $k \geqslant 1$. Pour $x$ dans $[k\,;k+1]$, on a
$\dfrac{1}{k+1} \leqslant \dfrac{1}{x} \leqslant \dfrac{1}{k}$, car la fonction inverse est décroissante sur
$]0\,;+\infty[$. En intégrant sur cet intervalle de longueur $1$ (positivité de l'intégrale) :
$$\frac{1}{k+1} \leqslant \int_k^{k+1} \frac{\mathrm{d}x}{x} \leqslant \frac{1}{k}.$$
Étape 2. L'intégrale vaut $\ln(k+1) - \ln k$, puisque $\ln$ est une primitive de $\dfrac{1}{x}$ sur
$]0\,;+\infty[$.
Étape 3 : la minoration. On additionne les inégalités de droite pour $k = 1, \ldots, n$. Les logarithmes se
simplifient deux à deux (somme télescopique) :
$$\ln(n+1) - \ln 1 \leqslant H_n,$$
soit $\ln(n+1) \leqslant H_n$.
Étape 4 : la majoration. On additionne les inégalités de gauche pour $k = 1, \ldots, n-1$ :
$H_n - 1 \leqslant \ln n$, soit $H_n \leqslant 1 + \ln n$.
La somme harmonique se comporte donc comme $\ln n$. Un résultat plus précis, admis, donne
$H_n \approx \ln n + 0{,}577$ pour $n$ grand. Pour les Fables, avec $V = 8\,776$ :
$H_V \approx 9{,}66$, donc $C \approx 0{,}10$. On retrouve la valeur à peu près constante de $r \times f$ dans le
tableau.
Une prédiction vérifiée : la moitié d'un texte avec $100$ mots
Quelle part du texte est formée par les $100$ mots les plus fréquents ? D'après la loi de Zipf, c'est
$$\frac{C}{1} + \cdots + \frac{C}{100} = \frac{H_{100}}{H_V} \approx \frac{5{,}19}{9{,}66} \approx 0{,}54.$$
Dans les Fables, on compte $53{,}5\,\%$. Une centaine de mots forment la moitié du texte. C'est vrai dans toutes
les langues étudiées : c'est pourquoi on peut comprendre une bonne partie d'un texte dans une langue étrangère avec un vocabulaire
limité, mais pas tout le texte, car l'autre moitié est faite de mots rares.
Les mots rares. Dans les Fables, $4\,518$ mots n'apparaissent qu'une seule fois : ce sont des hapax, et ils
représentent environ la moitié du vocabulaire. Cette proportion est elle aussi une conséquence de la loi de Zipf.
La loi de Heaps : le vocabulaire grandit moins vite que le texte
Le livre I des Fables compte $4\,839$ mots dont $1\,541$ différents ; les douze livres, $75\,280$ mots dont $8\,776$
différents. Le texte a été multiplié par environ $15{,}6$, le vocabulaire seulement par environ $5{,}7$. On observe que le
nombre $V$ de mots différents dans un texte de $n$ mots suit à peu près une loi de la forme $V = K\,n^{\beta}$, avec
$0 < \beta < 1$ (loi de Herdan et Heaps). Calculons $\beta$ avec les deux mesures :
- en divisant les deux égalités, $\dfrac{8\,776}{1\,541} = \left(\dfrac{75\,280}{4\,839}\right)^{\beta}$ ;
- en appliquant le logarithme, $\beta = \dfrac{\ln(8\,776 / 1\,541)}{\ln(75\,280 / 4\,839)} \approx 0{,}63$.
Le moindre effort, le cerveau et le hasard
Le principe du moindre effort. Zipf expliquait sa loi par un compromis : celui qui parle a intérêt à utiliser peu
de mots, toujours les mêmes ; celui qui écoute préfère beaucoup de mots précis. Il a aussi remarqué que les mots fréquents sont
courts. Vérifions sur les Fables : les $100$ mots les plus fréquents ont en moyenne $3{,}1$ lettres, les mots de rang $101$ à
$1\,000$ en ont $5{,}4$, et les hapax $7{,}7$. C'est la loi d'abréviation : plus un mot sert, plus il est
court, ce qui économise l'effort de celui qui parle.
Le langage dans le cerveau. En 1861, le médecin français Paul Broca étudie un patient qui comprend ce qu'on lui dit mais
ne peut prononcer qu'une syllabe. À sa mort, il découvre une lésion dans une région du lobe frontal gauche, aujourd'hui appelée aire de
Broca, liée à la production du langage. En 1874, l'Allemand Carl Wernicke décrit une autre région, à l'arrière du lobe temporal, liée à
la compréhension. On sait aujourd'hui que le langage mobilise un réseau bien plus étendu. Des expériences montrent qu'un mot fréquent
est reconnu plus vite qu'un mot rare : notre cerveau est sensible aux fréquences.
Mais le hasard suffit presque. En 1957, le psychologue américain George Miller a remarqué qu'un singe qui tape au hasard
sur une machine à écrire, avec une touche « espace », produit des « mots » qui suivent eux aussi à peu près une loi de Zipf :
les mots courts sont plus probables, donc plus fréquents. L'existence d'une loi de Zipf ne prouve donc pas, à elle seule, un principe
d'organisation. Cette question est toujours discutée.
Compter les lettres : Al-Kindi et Bienaymé-Tchebychev
Casser un code secret
Dans les Fables (en remplaçant les lettres accentuées par la lettre simple), la lettre la plus fréquente est de loin le
e : $16{,}4\,\%$ des lettres. Suivent s ($7{,}8\,\%$), t ($7{,}6\,\%$), a ($7{,}4\,\%$), n, i, u et r (environ $7\,\%$ chacune).
Au IXe siècle, à Bagdad, le savant arabe Al-Kindi décrit dans son Manuscrit sur le déchiffrement des messages
cryptographiques une méthode pour casser les codes où chaque lettre est remplacée par une autre : on compte les symboles du
message codé, et le plus fréquent remplace probablement la lettre la plus fréquente de la langue. C'est la première trace connue de
l'analyse des fréquences.
Combien de lettres faut-il ?
La méthode ne marche que si le message est assez long. Modélisons : chacune des $n$ lettres d'un message est un e avec la probabilité
$p = 0{,}164$, indépendamment des autres. Le nombre $X$ de e suit la loi binomiale de paramètres $n$ et $p$, et la
fréquence $F = \dfrac{X}{n}$ a pour espérance $p$ et pour variance $\dfrac{p(1-p)}{n}$. L'inégalité de
Bienaymé-Tchebychev donne, pour tout $\delta > 0$,
$$P\big(|F - p| \geqslant \delta\big) \leqslant \frac{p(1-p)}{n\,\delta^2}.$$
- Avec $n = 200$ lettres et $\delta = 0{,}05$ : $\dfrac{0{,}164 \times 0{,}836}{200 \times 0{,}0025} \approx 0{,}27$.
La fréquence des e est entre $11{,}4\,\%$ et $21{,}4\,\%$ avec une probabilité d'au moins $0{,}73$.
- Pour que cette probabilité soit d'au moins $0{,}95$, il suffit que $\dfrac{p(1-p)}{n \times 0{,}0025} \leqslant 0{,}05$,
c'est-à-dire $n \geqslant 1\,097$.
L'inégalité est prudente : en réalité, quelques centaines de lettres suffisent souvent. Mais elle montre l'essentiel : plus le
message est long, plus il est probable que la fréquence de chaque lettre soit proche de sa fréquence dans la langue, et plus le code
est facile à casser. C'est pourquoi les systèmes de chiffrement modernes ne remplacent plus une lettre par une autre.
Markov et les voyelles d'Eugène Onéguine
Une lettre dépend de la précédente
Dans le modèle précédent, les lettres sont indépendantes. Ce n'est pas vrai : après une voyelle, on trouve plus souvent une consonne,
et inversement. En 1913, le mathématicien russe Andreï Markov compte à la main les $20\,000$ premières lettres du roman en vers
Eugène Onéguine de Pouchkine. Il trouve environ $43{,}2\,\%$ de voyelles, et surtout :
- après une voyelle, la lettre suivante est une voyelle avec la probabilité $0{,}128$ ;
- après une consonne, la lettre suivante est une voyelle avec la probabilité $0{,}663$.
Notons $p_n$ la probabilité que la $n$-ième lettre soit une voyelle. Un arbre pondéré à deux niveaux (la lettre $n$, puis la lettre
$n + 1$) et la formule des probabilités totales donnent
$$p_{n+1} = 0{,}128\,p_n + 0{,}663\,(1 - p_n),$$
c'est-à-dire $p_{n+1} = 0{,}663 - 0{,}535\,p_n$.
La limite de la suite
La suite $(p_n)$ converge vers $\ell = \dfrac{0{,}663}{1{,}535} \approx 0{,}432$
Étape 1 : le point fixe. On cherche $\ell$ tel que $\ell = 0{,}663 - 0{,}535\,\ell$, soit
$1{,}535\,\ell = 0{,}663$ et $\ell = \dfrac{0{,}663}{1{,}535}$.
Étape 2 : une suite géométrique. Posons $v_n = p_n - \ell$. En soustrayant les égalités
$p_{n+1} = 0{,}663 - 0{,}535\,p_n$ et $\ell = 0{,}663 - 0{,}535\,\ell$, on obtient
$v_{n+1} = -0{,}535\,v_n$ : la suite $(v_n)$ est géométrique de raison $-0{,}535$.
Étape 3 : la limite. Donc $v_n = v_0 \times (-0{,}535)^n$. Comme $-1 < -0{,}535 < 1$, $v_n$ tend
vers $0$, et $p_n$ tend vers $\ell$.
La limite, $43{,}2\,\%$, est exactement la proportion de voyelles observée par Markov : les deux mesures sont cohérentes. La raison
est négative, donc la suite oscille autour de sa limite : si une lettre est une voyelle, la suivante a plutôt tendance à être une
consonne. Pour les Fables (en comptant y parmi les voyelles), le programme Python plus bas donne des valeurs voisines : sur
tout le recueil, $0{,}25$ après une voyelle, $0{,}607$ après une consonne, et une limite $\dfrac{0{,}607}{1 - 0{,}25 + 0{,}607} \approx 0{,}447$,
égale là aussi à la proportion de voyelles du texte.
Ce travail est l'acte de naissance des chaînes de Markov, des suites d'événements où chacun ne dépend que du précédent.
Elles servent aujourd'hui partout : claviers de téléphone qui proposent le mot suivant, reconnaissance de la parole, génétique
(enchaînement des bases de l'ADN), moteurs de recherche. Les programmes qui génèrent du texte en prédisant le mot suivant en sont, de
loin, des descendants.
L'entropie de Shannon
Mesurer l'information
En 1948, l'ingénieur américain Claude Shannon fonde la théorie de l'information. Idée de départ : un événement rare apporte plus
d'information qu'un événement attendu. Il mesure l'information apportée par un événement de probabilité $p$ par
$\log_2 \dfrac{1}{p}$, en bits, où $\log_2 x = \dfrac{\ln x}{\ln 2}$ est le logarithme de base $2$.
Un pile ou face équilibré apporte $\log_2 2 = 1$ bit ; un événement de probabilité $\dfrac{1}{8}$, $3$ bits.
L'entropie d'une source qui émet des symboles de probabilités $p_1, \ldots, p_k$ est l'information moyenne
par symbole, c'est-à-dire l'espérance de l'information :
$$H = \sum_{i=1}^{k} p_i \log_2 \frac{1}{p_i}.$$
Deux symboles : une étude de fonction
Pour une source à deux symboles, de probabilités $p$ et $1 - p$, l'entropie est, pour $0 < p < 1$,
$$h(p) = \frac{-p \ln p - (1-p)\ln(1-p)}{\ln 2}.$$
La dérivée de $p \ln p$ est $\ln p + 1$, et celle de $(1-p)\ln(1-p)$ est $-\ln(1-p) - 1$.
Les termes $-1$ et $+1$ se compensent, donc
$$h'(p) = \frac{\ln(1-p) - \ln p}{\ln 2}.$$
Comme $\ln$ est strictement croissante, $h'(p) > 0$ équivaut à $1 - p > p$, soit $p < \dfrac{1}{2}$. La
fonction $h$ est croissante sur $\left]0\,;\frac{1}{2}\right]$ et décroissante sur $\left[\frac{1}{2}\,;1\right[$ : son maximum est
$h\!\left(\frac{1}{2}\right) = 1$ bit. L'information moyenne est maximale quand les deux symboles sont équiprobables, et
plus faible quand l'un est prévisible. Plus généralement, avec $k$ symboles, l'entropie est au plus $\log_2 k$.
Le français est redondant
Avec $26$ lettres équiprobables, chaque lettre apporterait $\log_2 26 \approx 4{,}7$ bits. Avec les fréquences réelles des
Fables, l'entropie ne vaut plus qu'environ $4{,}0$ bits. Et si l'on tient compte des lettres qui précèdent (après
« qu », on attend presque toujours une voyelle), elle baisse encore beaucoup : en 1951, Shannon a estimé, par des expériences où
des personnes devinaient la lettre suivante d'un texte anglais, qu'elle est de l'ordre d'un bit par lettre. Une langue est donc très
redondante : on peut deviner une grande partie d'un texte. C'est ce qui permet de lire un texte plein de fautes de
frappe, et c'est ce qu'utilisent les logiciels de compression, qui raccourcissent un fichier de texte sans rien perdre.
Dater la séparation des langues
Un vocabulaire qui se renouvelle
Le français, l'espagnol et l'italien viennent du latin. Les mots de base, comme « main », « eau », « deux »,
« mère », se ressemblent encore d'une langue à l'autre : ce sont des mots apparentés. Mais au fil des siècles, certains mots de
base sont remplacés : « tête » vient du latin testa (« pot »), qui a remplacé caput.
Dans les années 1950, le linguiste américain Morris Swadesh propose une liste d'une centaine de sens de base, présents dans toutes les
langues, et fait une hypothèse audacieuse : chaque mot de base a la même probabilité d'être remplacé, quelle que soit la
langue et l'époque. Les premières mesures donnent une proportion de mots conservés d'environ $r = 0{,}86$ par millénaire pour
la liste de $100$ mots.
Le calcul
- Après $t$ millénaires, une langue a conservé en moyenne une proportion $r^t$ de son vocabulaire de base : c'est une suite
géométrique, ou, en temps continu, une exponentielle décroissante $\mathrm{e}^{t \ln r}$.
- Deux langues séparées depuis $t$ millénaires ont chacune conservé, indépendamment, une proportion $r^t$ des mots de la langue mère.
La proportion de mots apparentés qu'elles partagent est donc $c = r^t \times r^t = r^{2t}$.
- On résout avec le logarithme : $\ln c = 2t \ln r$, donc $t = \dfrac{\ln c}{2 \ln r}$.
Par exemple, si deux langues partagent $60\,\%$ de leur vocabulaire de base :
$$t = \frac{\ln 0{,}6}{2 \ln 0{,}86} \approx \frac{-0{,}511}{-0{,}302},$$
soit environ $1{,}7$ millénaire.
C'est exactement la logique de la datation au carbone 14 (la quantité de carbone 14 décroît exponentiellement) et de
l'horloge moléculaire en biologie, où l'on date la séparation de deux espèces par le nombre de différences entre leurs
ADN (voir le texte sur les mutations).
Une méthode très critiquée
Cette méthode, la glottochronologie, a été vivement critiquée. En 1962, les linguistes norvégiens Knut Bergsland et Hans
Vogt ont montré que l'islandais a conservé beaucoup plus de vocabulaire de base que prévu, et d'autres langues beaucoup moins : le
taux de remplacement n'est pas le même partout. Les emprunts entre langues voisines faussent aussi le compte. Comme pour l'horloge
moléculaire, l'hypothèse d'un rythme constant est trop simple. Les méthodes actuelles autorisent des rythmes différents selon les mots et
selon les branches de l'arbre.
Les arbres des langues et du vivant
Les langues, comme les espèces, descendent les unes des autres et se ramifient. En 1853, six ans avant L'Origine des espèces de
Darwin, le linguiste allemand August Schleicher dessine un arbre généalogique des langues indo-européennes. Darwin lui-même compare, dans
son livre, l'évolution des espèces à celle des langues.
Le parallèle va loin : les mots apparentés jouent le rôle des gènes hérités d'un ancêtre commun, les emprunts celui des transferts
de gènes entre espèces, et les mêmes méthodes statistiques servent à reconstruire les arbres. En 2003, les chercheurs néo-zélandais
Russell Gray et Quentin Atkinson ont appliqué aux langues indo-européennes un logiciel conçu pour les arbres du vivant. Ils ont daté
leur ancêtre commun d'environ $7\,800$ à $9\,800$ ans, ce qui favorise l'hypothèse d'une origine en Anatolie, avec les premiers
agriculteurs, plutôt que dans les steppes au nord de la mer Noire, il y a $6\,000$ ans environ. Le débat continue : une étude de 2023,
qui combine linguistique et ADN ancien, propose un scénario intermédiaire. Ce débat rejoint celui de la diffusion de l'agriculture au
Néolithique (voir le texte sur la paléodémographie).
Des lois de Zipf dans le vivant ?
- Dans l'ADN. En 1994, une équipe de physiciens a affirmé que les « mots » de quelques bases de l'ADN non codant
suivaient une loi de Zipf, ce qui suggérait une sorte de langage. L'interprétation a été vivement contestée : comme pour le singe à
la machine à écrire, une suite au hasard peut produire une loi de ce type. En revanche, des lois de puissance sont bien observées
pour la taille des familles de protéines : quelques familles très nombreuses, et une multitude de familles rares.
- Dans les chants d'animaux. Une étude publiée en 2025 a analysé des années d'enregistrements de chants de baleines à
bosse. En découpant les chants en éléments répétés, les chercheurs ont trouvé une répartition des fréquences proche de la loi de Zipf,
comme dans les langues humaines. Chez plusieurs espèces de primates et d'oiseaux, on a aussi observé une loi d'abréviation : les
cris les plus fréquents sont les plus courts. Ces résultats ne veulent pas dire que les animaux ont un langage comme le nôtre, mais
qu'une transmission par apprentissage, d'un individu à l'autre, pourrait produire les mêmes régularités.
Compter les mots avec Python
Le programme suivant contient le livre I des Fables ($4\,839$ mots). Il compte les mots, les classe, affiche les $15$ premiers
avec le produit rang × fréquence, calcule la pente entre les rangs $10$ et $100$ dans le repère $(\ln r\,;\ln f)$, puis compte
les voyelles et les enchaînements voyelle-voyelle et consonne-voyelle, comme Markov. On peut remplacer le texte par un autre : plus il
est long, plus la loi de Zipf apparaît nettement.
from math import log
texte = """LA CIGALE ET LA FOURMI.
La cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue:
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle:
Je vous paîrai, lui dit-elle,
Avant l'oût, foi d'animal,
Intérêt et principal.
La fourmi n'est pas prêteuse;
C'est là son moindre défaut:
Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse.--
Nuit et jour à tout venant
Je chantois, ne vous déplaise.--
Vous chantiez! j'en suis fort aise.
Hé bien! dansez maintenant.
II
LE CORBEAU ET LE RENARD.
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenoit en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage:
Hé bonjour, monsieur du corbeau.
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;
Et, pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute:
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendroit plus.
III
LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF.
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'étoit pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille
Pour égaler l'animal en grosseur;
Disant: Regardez bien, ma sœur;
Est-ce assez? dites-moi, n'y suis-je point encore?--
Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?--
Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
IV
LES DEUX MULETS.
Deux mulets cheminoient, l'un d'avoine chargé,
L'autre portant l'argent de la gabelle.
Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
Il marchoit d'un pas relevé,
Et faisoit sonner sa sonnette,
Quand, l'ennemi se présentant,
Comme il en vouloit à l'argent,
Sur le mulet du fisc une troupe se jette,
Le saisit au frein, et l'arrête.
Le mulet, en se défendant,
Se sent percer de coups; il gémit, il soupire.
Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avoit promis?
Ce mulet qui me suit du danger se retire,
Et moi j'y tombe et je péris!--
Ami, lui dit son camarade,
Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi;
Si tu n'avois servi qu'un meunier, comme moi,
Tu ne serois pas si malade.
V
LE LOUP ET LE CHIEN.
Un loup n'avoit que les os et la peau,
Tant les chiens faisoient bonne garde;
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'étoit fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire loup l'eût fait volontiers:
Mais il falloit livrer bataille,
Et le mâtin étoit de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien:
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car, quoi? rien d'assuré! point de franche lippée!
Tout à la pointe de l'épée!
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.
Le loup reprit: Que me faudra-t-il faire?--
Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens
Portant bâtons et mendiants;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire:
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons;
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
Qu'est-ce là? lui dit-il.--Rien.--Quoi! rien?--Peu de chose.--
Mais encor?--Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.--
Attaché! dit le loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe?--
Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.
VI
LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION.
La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis,
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le lion par ses ongles compta;
Et dit: Nous sommes quatre à partager la proie.
Puis en autant de parts le cerf il dépeça;
Prit pour lui la première en qualité de sire.
Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,
C'est que je m'appelle lion:
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor:
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord.
VII
LA BESACE.
Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire
S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur;
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur:
Je mettrai remède à la chose.
Venez, singe; parlez le premier, et pour cause:
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous satisfait?--Moi, dit-il; pourquoi non?
N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché;
Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché:
Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.
L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre.
Tant s'en faut: de sa forme il se loua très-fort;
Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourroit encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;
Que c'étoit une masse informe et sans beauté.
L'éléphant étant écouté,
Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles:
Il jugea qu'à son appétit
Dame baleine étoit trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
Se croyant pour elle un colosse.
Jupin les renvoya s'étant censurés tous;
Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous
Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils et taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:
On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui:
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
VIII
L'HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX.
Une hirondelle en ses voyages
Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages,
Et devant qu'ils fussent éclos,
Les annonçoit aux matelots.
Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème,
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons;
Je vous plains, car, pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine?
Un jour viendra, qui n'est pas loin,
Que ce qu'elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison:
Gare la cage ou le chaudron!
C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,
Mangez ce grain; et croyez-moi.
Les oiseaux se moquèrent d'elle:
Ils trouvoient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L'hirondelle leur dit: Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce maudit grain,
Ou soyez sûrs de votre perte.--
Prophète de malheur! babillarde! dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes!
Il nous faudroit mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.
La chanvre étant tout à fait crue,
L'hirondelle ajouta: Ceci ne va pas bien;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place,
Demeurez au logis ou changez de climat:
Imitez le canard, la grue et la bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état
De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes,
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr:
C'est de vous renfermer au trou de quelque mur.
Les oisillons loin de l'entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvroit la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres:
Maint oisillon se vit esclave retenu.
Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
IX
LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D'une façon fort civile,
A des reliefs d'ortolans.
Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête:
Rien ne manquoit au festin;
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étoient en train.
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit:
Le rat de ville détale;
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire.
Rats en campagne aussitôt;
Et le citadin de dire:
Achevons tout notre rôt.
C'est assez, dit le rustique;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi;
Mais rien ne vient m'interrompre,
Je mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!
X
LE LOUP ET L'AGNEAU.
La raison du plus fort est toujours la meilleure;
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltéroit
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure,
Et que la faim en ces lieux attiroit.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage:
Tu seras châtié de ta témérité.--
Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'elle;
Et que, par conséquent, en aucune façon
Je ne puis troubler sa boisson.--
Tu la troubles! reprit cette bête cruelle;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.--
Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né?
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.--
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.--
Je n'en ai point.--C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit: il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts,
Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
XI
L'HOMME ET SON IMAGE.
POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD.
Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux
Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde:
Il accusoit toujours les miroirs d'être faux,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentoit partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos dames:
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
Miroirs aux poches des galants,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu'il peut imaginer,
N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.
Mais un canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés:
Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau;
Mais quoi! le canal est si beau,
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.
Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même;
Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;
Et quant au canal, c'est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.
XII
LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES.
Un envoyé du grand-seigneur
Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur,
Les forces de son maître à celles de l'empire.
Un Allemand se mit à dire:
Notre prince a des dépendants
Qui, de leur chef, sont si puissants
Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée.
Le chiaoux, homme de sens,
Lui dit: Je sais par renommée
Ce que chaque électeur peut de monde fournir;
Et cela me fait souvenir
D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J'étois dans un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.
Mon sang commence à se glacer;
Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal:
Jamais le corps de l'animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvois à cette aventure
Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef,
Et bien plus d'une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef
D'étonnement et d'épouvante.
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi:
Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre empereur et du nôtre.
XIII
LES VOLEURS ET L'ANE.
Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient:
L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre.
Tandis que coups de poings trottoient,
Et que nos champions songeoient à se défendre,
Arrive un troisième larron
Qui saisit maître Aliboron.
L'âne, c'est quelquefois une pauvre province:
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois:
Il est assez de cette marchandise.
De nul d'eux n'est souvent la province conquise:
Un quart voleur survient, qui les accorde net
En se saisissant du baudet.
XIV
SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.
On ne peut trop louer trois sortes de personnes:
Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Malherbe le disoit: j'y souscris, quant à moi;
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits:
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée.
Simonide avoit entrepris
L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les parents de l'athlète étoient gens inconnus,
Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite:
Matière infertile et petite.
Le poëte d'abord parla de son héros.
Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire,
Il se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s'étoient signalés davantage:
Enfin l'éloge de ces dieux
Faisoit les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avoit promis d'en payer un talent:
Mais, quand il le vit, le galant
N'en donna que le tiers, et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant:
Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie.
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis;
Soyez donc de la compagnie.
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient: l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandoient à le voir promptement.
Il sort de table; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge.
Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie.
Un pilier manque; et le plafonds,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux échansons.
Ce ne fut pas le pis: car, pour rendre complète
La vengeance due au poëte,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La renommée eut soin de publier l'affaire.
Chacun cria: Miracle! On doubla le salaire
Que méritoient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'étoit fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fît faire.
Je reviens à mon texte: et dis premièrement,
Qu'on ne sauroit manquer de louer largement
Les dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;
Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce:
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Étoient frères et bons amis.
XV
LA MORT ET LE MALHEUREUX.
Un malheureux appeloit tous les jours
La Mort à son secours.
O Mort! lui disoit-il, que tu me sembles belle!
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!
La Mort crut, en venant, l'obliger en effet.
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
Que vois-je! cria-t-il: ôtez-moi cet objet!
Qu'il est hideux! que sa rencontre
Me cause d'horreur et d'effroi!
N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi!
Mécénas fut un galant homme;
Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme
Je vive, c'est assez, je suis plus que content.
Ne viens jamais, ô Mort! on t'en dit tout autant.
Ce sujet a été traité d'une autre façon par Ésope, comme la fable
suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me
contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit
connoître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et
que je laissois passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope.
Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant
que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire
de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d'Ésope, non
que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas, que j'y fais
entrer, et qui est si beau et si à propos, que je n'ai pas cru le
devoir omettre.
XVI
LA MORT ET LE BUCHERON.
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchoit à pas pesants,
Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'efforts et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos:
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir,
Mais ne bougeons d'où nous sommes:
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
XVII
L'HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.
Un homme de moyen âge,
Et tirant sur le grison,
Jugea qu'il étoit saison
De songer au mariage.
Il avoit du comptant,
Et partant
De quoi choisir; toutes vouloient lui plaire:
En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant:
Bien adresser n'est pas petite affaire.
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part:
L'une encore verte; et l'autre un peu bien mûre,
Mais qui réparoit par son art
Ce qu'avoit détruit la nature.
Ces deux veuves, en badinant,
En riant, en lui faisant fête,
L'alloient quelquefois têtonnant,
C'est-à-dire ajustant sa tête.
La vieille, à tous moments, de sa part emportoit
Un peu du poil noir qui restoit,
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
La jeune saccageoit les poils blancs à son tour.
Toutes deux firent tant, que notre tête grise
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles,
Qui m'avez si bien tondu.
J'ai plus gagné que perdu.
Car d'hymen point de nouvelles.
Celle que je prendrois voudroit qu'à sa façon
Je vécusse, et non à la mienne.
Il n'est tête chauve qui tienne:
Je vous suis obligé, belles, de la leçon.
XVIII
LE RENARD ET LA CIGOGNE.
Compère le renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts:
Le galant, pour toute besogne,
Avoit un brouet clair: il vivoit chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:
La cigogne au long bec n'en put attraper miette,
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là, la cigogne le prie.
Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie.
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse;
Loua très-fort sa politesse,
Trouva le dîner cuit à point:
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point.
Il se réjouissoit à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande.
On servit, pour l'embarrasser,
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer;
Mais le museau du sire étoit d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis
Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris,
Serrant la queue et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris:
Attendez-vous à la pareille.
XIX
L'ENFANT ET LE MAITRE D'ÉCOLE.
Dans ce récit je prétends faire voir
D'un certain sot la remontrance vaine.
Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir,
En badinant sur les bords de la Seine.
Le Ciel permit qu'un saule se trouva,
Dont le branchage, après Dieu, le sauva.
S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
Par cet endroit passe un maître d'école;
L'enfant lui crie: Au secours! je péris.
Le magister, se tournant à ses cris,
D'un ton fort grave à contre-temps s'avise
De le tancer: Ah! le petit babouin!
Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise!
Et puis prenez de tels fripons le soin!
Que les parents sont malheureux qu'il faille
Toujours veiller à semblable canaille!
Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort!
Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.
Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
Se peut connoître au discours que j'avance.
Chacun des trois fait un peuple fort grand:
Le Créateur en a béni l'engeance.
En toute affaire, ils ne font que songer
Au moyen d'exercer leur langue.
Eh! mon ami, tire-moi de danger;
Tu feras après ta harangue.
XX
LE COQ ET LA PERLE.
Un jour un coq détourna
Une perle, qu'il donna
Au beau premier lapidaire.
Je la crois fine, dit-il;
Mais le moindre grain de mil
Seroit bien mieux mon affaire.
Un ignorant hérita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le libraire.
Je crois, dit-il, qu'il est bon;
Mais le moindre ducaton
Seroit bien mieux mon affaire.
XXI
LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.
A l'œuvre on connoît l'artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent:
Des frelons les réclamèrent;
Des abeilles s'opposant,
Devant certaine guêpe on traduisit la cause.
Il étoit malaisé de décider la chose:
Les témoins déposoient qu'autour de ces rayons
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,
Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons
Ces enseignes étoient pareilles.
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière,
Entendit une fourmilière.
Le point n'en put être éclairci.
De grâce, à quoi bon tout ceci?
Dit une abeille fort prudente.
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.
Il est temps désormais que le juge se hâte:
N'a-t-il point assez léché l'ours?
Sans tant de contredits et d'interlocutoires,
Et de fatras et de grimoires,
Travaillons, les frelons et nous:
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bâties.
Le refus des frelons fit voir
Que cet art passoit leur savoir;
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès!
Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode!
Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code:
Il ne faudroit point tant de frais,
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge;
On nous mine par des longueurs;
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.
XXII
LE CHÊNE ET LE ROSEAU.
Le chêne un jour dit au roseau:
Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau
Vous oblige à baisser la tête,
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir:
Je vous défendrois de l'orage;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.--
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci;
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables:
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos;
Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon, le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel étoit voisine,
Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts."""
lettres = "abcdefghijklmnopqrstuvwxyzàâäéèêëîïôöùûüçœæ"
voyelles = "aeiouyàâäéèêëîïôöùûü"
# 1. Découper le texte en mots
mots = []
mot = ""
for c in texte.lower():
if c in lettres:
mot = mot + c
else:
if mot != "":
mots.append(mot)
mot = ""
if mot != "":
mots.append(mot)
# 2. Compter et classer
compte = {}
for m in mots:
compte[m] = compte.get(m, 0) + 1
classement = sorted(compte.items(), key=lambda x: -x[1])
n = len(mots)
hapax = 0
for m in compte:
if compte[m] == 1:
hapax = hapax + 1
print("mots :", n, "- mots différents :", len(compte), "- hapax :", hapax)
for r in range(1, 16):
m, nb = classement[r - 1]
print(r, m, nb, " rang x fréquence =", round(r * nb / n, 3))
f10 = classement[9][1] / n
f100 = classement[99][1] / n
print("pente entre les rangs 10 et 100 :", round((log(f100) - log(f10)) / (log(100) - log(10)), 2))
# 3. Voyelles et consonnes, comme Markov
suite = []
for c in texte.lower():
if c in lettres:
suite.append(c in voyelles)
nv = 0
vv = 0
cv = 0
for i in range(len(suite) - 1):
if suite[i]:
nv = nv + 1
if suite[i + 1]:
vv = vv + 1
elif suite[i + 1]:
cv = cv + 1
nc = len(suite) - 1 - nv
print("proportion de voyelles :", round(nv / (len(suite) - 1), 3))
print("voyelle après voyelle :", round(vv / nv, 3), "- voyelle après consonne :", round(cv / nc, 3))
Des directions pour construire sa question
Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction,
la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :
- Mathématiques : la loi de Zipf et le passage au logarithme ; l'encadrement de la somme harmonique par
des intégrales ; la part des mots fréquents ; l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev et la longueur d'un message codé ; la suite
de Markov et sa limite ; l'étude de la fonction entropie ; la datation par une décroissance exponentielle.
- SVT : les aires du langage dans le cerveau ; les arbres phylogénétiques des espèces et des langues ;
l'horloge moléculaire ; la communication animale.
Pour l'échange avec le jury : les notions du cours à maîtriser
Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : les
fonctions logarithme et exponentielle et leurs propriétés algébriques ; la dérivation et le sens de variation ; le calcul
intégral, les primitives et la positivité de l'intégrale ; les suites arithmético-géométriques et géométriques, leur limite ; les
probabilités conditionnelles, les arbres pondérés et la formule des probabilités totales ; la loi binomiale, son espérance et sa
variance ; l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev et la loi des grands nombres.
Pour réviser ces chapitres, l'application Maths FlashBac
reprend tout le cours de spécialité en cartes.
Pour aller plus loin