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Chaque être humain naît avec quelques dizaines de mutations que ses parents n'avaient pas. La plupart n'ont aucun effet. Quelques-unes sont défavorables, très rarement l'une d'elles est avantageuse. Que devient une mutation nouvelle ? Va-t-elle disparaître, ou se répandre dans toute l'espèce ? La réponse est une affaire de probabilités, et elle dépend beaucoup de la taille de la population.
Ce texte présente ces questions avec les outils de terminale : loi binomiale, loi géométrique, espérance et variance, suites définies par récurrence, limites, logarithme et exponentielle. Il complète le texte La dérive génétique, qui présente le modèle de Wright-Fisher et l'équilibre de Hardy-Weinberg : on ne les répète pas ici. Il rassemble des connaissances ; à chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.
L'information génétique est écrite dans l'ADN avec un alphabet de quatre lettres, les bases A, C, G et T. Le génome humain en compte environ $3{,}1$ milliards, en deux exemplaires (l'un venant du père, l'autre de la mère). Avant chaque division, une cellule recopie tout son ADN. La copie est remarquablement fidèle, mais pas parfaite : une base peut être remplacée par une autre, ajoutée ou supprimée. Des agents extérieurs (rayons ultraviolets, certaines substances chimiques, radioactivité) peuvent aussi abîmer l'ADN. Une modification de la séquence qui n'est pas réparée est une mutation.
Une mutation est dite neutre si elle ne change pas les chances de survie et de reproduction de son porteur, avantageuse si elle les augmente, défavorable si elle les diminue. Pour mesurer l'avantage, on note $s$ le coefficient de sélection : un porteur de la mutation laisse en moyenne $1 + s$ fois plus de descendants qu'un non-porteur. Par exemple, $s = 0{,}01$ correspond à $1\,\%$ de descendants en plus, et $s = -0{,}01$ à $1\,\%$ en moins.
Les mesures faites en séquençant l'ADN de parents et de leurs enfants donnent, chez l'humain, une probabilité de mutation d'environ $\mu = 1{,}2 \times 10^{-8}$ par base et par génération : à peu près une erreur pour $80$ millions de bases recopiées.
Modélisons : chacune des $n = 6{,}2 \times 10^9$ bases (deux exemplaires de $3{,}1$ milliards) mute avec la probabilité $\mu$, indépendamment des autres. Le nombre $X$ de mutations nouvelles d'un enfant suit alors la loi binomiale de paramètres $n$ et $\mu$. Son espérance vaut
$$E(X) = n\mu = 6{,}2 \times 10^9 \times 1{,}2 \times 10^{-8},$$soit $E(X) \approx 74$.
Chaque enfant porte donc en moyenne quelques dizaines de mutations nouvelles, ce qui est bien l'ordre de grandeur mesuré. On a aussi observé que ce nombre augmente avec l'âge du père : les cellules qui donnent les spermatozoïdes se divisent toute la vie, et chaque division est une occasion d'erreur.
Cela peut sembler beaucoup, mais la très grande majorité de l'ADN humain ne code pas de protéine : la plupart de ces mutations tombent à des endroits où elles n'ont aucun effet.
Prenons maintenant un gène particulier, de $1\,000$ bases, sur un exemplaire de chromosome. La probabilité qu'il ne subisse aucune mutation en une génération est $(1 - \mu)^{1\,000}$, donc la probabilité qu'il mute est
$$p = 1 - (1 - \mu)^{1\,000} \approx 1{,}2 \times 10^{-5}.$$(La calculatrice donne cette valeur, qui est très proche de $1\,000 \times \mu$ : quand $\mu$ est très petit, $(1-\mu)^{k} \approx 1 - k\mu$.)
Suivons ce gène de génération en génération, le long d'une lignée (de parent à enfant). Chaque génération est une épreuve de Bernoulli, de succès « le gène mute », de probabilité $p$, et les générations sont indépendantes. Le rang $T$ de la première génération où il mute suit donc la loi géométrique de paramètre $p$ :
$$P(T = k) = (1 - p)^{k-1}\,p.$$Son espérance vaut $E(T) = \dfrac{1}{p} \approx 83\,000$.
Il faut en moyenne plus de $80\,000$ générations, soit plus de deux millions d'années, pour qu'un gène donné mute le long d'une lignée. Mais une population compte beaucoup de lignées : avec $N$ individus, il y a $2N$ exemplaires du gène, et le nombre moyen de mutations nouvelles de ce gène par génération est $2Np$. Pour une population de $10$ millions d'individus, $2Np \approx 2 \times 10^7 \times 1{,}2 \times 10^{-5} = 240$ : chaque génération apporte des centaines de mutations nouvelles de ce gène. Plus la population est grande, plus elle produit de nouveautés.
Le texte sur la dérive génétique établit deux résultats pour une mutation neutre qui vient d'apparaître, dans une population de $N$ individus :
Et si la mutation est avantageuse ? On pourrait croire qu'elle s'impose à coup sûr. Ce n'est pas le cas : au début, elle n'est portée que par un seul individu, et un seul individu peut très bien mourir jeune ou ne pas avoir d'enfants, par malchance. C'est le généticien britannique John Haldane qui a calculé, en 1927, la probabilité qu'elle échappe à cette disparition. Voici une version simple de son raisonnement.
On suit les copies de la mutation de génération en génération, au tout début, quand elle est encore rare. On suppose que chaque copie, indépendamment des autres :
Le nombre moyen de copies laissées par une copie vaut $2 \times \dfrac{1+s}{2} + 0 = 1 + s$ : c'est bien la définition de l'avantage $s$.
Un exemple à la main, avec $s = 0{,}1$. Chaque copie donne $2$ copies avec la probabilité $0{,}55$ et aucune avec la probabilité $0{,}45$.
Plus de la moitié des mutations avantageuses de $10\,\%$ sont déjà perdues après deux générations.
Notons $q_n$ la probabilité que la mutation soit perdue au plus tard à la génération $n$, avec $q_0 = 0$ (à la génération $0$, la copie existe). Posons $a = \dfrac{1-s}{2}$ et $b = \dfrac{1+s}{2}$, avec $0 < s < 1$. Le raisonnement de l'exemple se généralise : la mutation est perdue au plus tard à la génération $n + 1$ si la première copie n'a aucun descendant, ou si elle en a deux dont chacune des lignées s'éteint en au plus $n$ générations. Donc
$$q_{n+1} = a + b\,q_n^{\,2}.$$Avec $s = 0{,}1$, on retrouve $q_1 = 0{,}45$ et $q_2 \approx 0{,}561$.
Étape 1 : les points fixes. Cherchons les réels $x$ tels que $x = a + bx^2$, c'est-à-dire $bx^2 - x + a = 0$. Le discriminant vaut
$$\Delta = 1 - 4ab = 1 - (1-s)(1+s),$$soit $\Delta = 1 - (1 - s^2) = s^2$.
Les solutions sont $\dfrac{1 \pm s}{2b} = \dfrac{1 \pm s}{1 + s}$, c'est-à-dire $1$ et $\ell = \dfrac{1-s}{1+s}$. Comme $s > 0$, on a $\ell < 1$.
Étape 2 : une récurrence. Montrons que $0 \leqslant q_n \leqslant q_{n+1} \leqslant \ell$ pour tout $n$. La fonction $g(x) = a + bx^2$ est croissante sur $[0\,;+\infty[$.
Étape 3 : la limite. La suite est croissante et majorée par $\ell$, donc elle converge vers une limite $L$ inférieure ou égale à $\ell$. Comme $g$ est continue, $L = g(L)$ : $L$ est un point fixe, donc $L = 1$ ou $L = \ell$. Comme $L \leqslant \ell < 1$, on obtient $L = \ell$.
La probabilité que la mutation finisse par être perdue est la limite des $q_n$ : $\dfrac{1-s}{1+s}$. La probabilité qu'elle échappe à la disparition, puis se répande, est donc
$$1 - \frac{1-s}{1+s} = \frac{2s}{1+s}.$$Quand $s$ est petit, $1 + s \approx 1$, et cette probabilité vaut environ $2s$. C'est le résultat de Haldane : une mutation qui donne $1\,\%$ d'avantage n'a qu'environ $2\,\%$ de chances de s'imposer. Environ $98\,\%$ des mutations avantageuses sont perdues par malchance, tant qu'elles sont rares.
On reconnaît le calcul de la probabilité d'extinction d'une épidémie dans le texte La modélisation des épidémies : avec $s = \dfrac{1}{3}$, $a = \dfrac{1}{3}$, $b = \dfrac{2}{3}$ et $\ell = \dfrac{1}{2}$. La démonstration ci-dessus justifie le choix de la plus petite solution, qui y était admis.
Le programme suivant suit un grand nombre de mutations nouvelles avec $s = 0{,}1$. On considère qu'une mutation s'est installée dès qu'elle a $50$ copies : la probabilité que $50$ lignées indépendantes s'éteignent toutes vaut $\ell^{50} = \left(\dfrac{0{,}9}{1{,}1}\right)^{50} \approx 4 \times 10^{-5}$, ce qui est négligeable. On compare la fréquence obtenue à $\dfrac{2s}{1+s} \approx 0{,}182$. Plus le nombre de mutations simulées est grand, plus il est probable que la fréquence obtenue soit proche de cette valeur. On peut changer la valeur de $s$ : avec une petite valeur, le programme est plus long.
Le modèle de Haldane suppose une population immense. Dans une population de $N$ individus, la dérive génétique s'ajoute à la sélection. En 1962, le généticien japonais Motoo Kimura a obtenu, par des outils qui dépassent la terminale, la probabilité qu'une mutation nouvelle, d'avantage $s \neq 0$, se fixe dans la population. On l'admet :
$$u(N) = \frac{1 - \mathrm{e}^{-2s}}{1 - \mathrm{e}^{-4Ns}}.$$On peut en revanche l'étudier entièrement avec les outils de terminale.
Une grande population, avec $s > 0$. Quand $N$ tend vers $+\infty$, $-4Ns$ tend vers $-\infty$, donc $\mathrm{e}^{-4Ns}$ tend vers $0$, et
$$\lim_{N \to +\infty} u(N) = 1 - \mathrm{e}^{-2s}.$$Pour $s$ petit, cette limite vaut environ $2s$. En effet, le nombre dérivé de la fonction exponentielle en $0$ vaut $\mathrm{e}^0 = 1$, donc $\dfrac{\mathrm{e}^h - 1}{h}$ tend vers $1$ quand $h$ tend vers $0$. Avec $h = -2s$ : $\dfrac{1 - \mathrm{e}^{-2s}}{2s}$ tend vers $1$ quand $s$ tend vers $0$. On retrouve le résultat de Haldane.
Une mutation presque neutre. Fixons $N$ et faisons tendre $s$ vers $0$. On écrit
$$u(N) = \frac{1 - \mathrm{e}^{-2s}}{2s} \times \frac{4Ns}{1 - \mathrm{e}^{-4Ns}} \times \frac{2s}{4Ns}.$$Donc $u(N)$ tend vers $\dfrac{1}{2N}$ : on retrouve la probabilité de fixation d'une mutation neutre, du texte sur la dérive. La formule de Kimura relie les deux situations.
Une mutation défavorable. Si $s < 0$, posons $t = -s > 0$. En multipliant numérateur et dénominateur par $-1$ :
$$u(N) = \frac{\mathrm{e}^{2t} - 1}{\mathrm{e}^{4Nt} - 1}.$$Ce nombre est strictement positif : une mutation défavorable peut se fixer. Mais quand $N$ tend vers $+\infty$, le dénominateur tend vers $+\infty$, et $u(N)$ tend vers $0$ très vite.
| $N$ | neutre $\frac{1}{2N}$ | avantage $s = 0{,}01$ | handicap $s = -0{,}01$ |
|---|---|---|---|
| $10$ | $5\,\%$ | $6{,}0\,\%$ | $4{,}1\,\%$ |
| $50$ | $1\,\%$ | $2{,}3\,\%$ | $0{,}32\,\%$ |
| $100$ | $0{,}5\,\%$ | $2{,}0\,\%$ | $0{,}038\,\%$ |
| $1\,000$ | $0{,}05\,\%$ | $1{,}98\,\%$ | environ $10^{-17}\,\%$ |
Dans une population de $10$ individus, une mutation qui fait perdre $1\,\%$ de descendants se fixe presque aussi souvent qu'une mutation neutre ($4{,}1\,\%$ contre $5\,\%$) : dans une petite population, la sélection ne « voit » pas les petits avantages et les petits handicaps, c'est le hasard de la dérive qui décide. Dans une population de $1\,000$ individus, la même mutation n'a pratiquement aucune chance. Une règle approchée dit que la sélection l'emporte sur la dérive quand $4N|s|$ est nettement plus grand que $1$. En 1973, la généticienne japonaise Tomoko Ohta en a tiré la théorie « quasi neutre » : les mutations légèrement défavorables se comportent comme des mutations neutres dans les petites populations.
Comparons l'ADN de deux espèces proches, par exemple l'humain et le chimpanzé : sur les parties que l'on peut aligner, environ $1\,\%$ des bases diffèrent. Chacune de ces différences est une mutation qui s'est fixée dans l'une des deux lignées depuis leur séparation. On appelle ce remplacement une substitution. À quelle vitesse se produisent-elles ?
Étape 1. Dans une population de $N$ individus, il y a $2N$ exemplaires de chaque base. Chacun mute avec la probabilité $\mu$. Le nombre moyen de mutations nouvelles à cette position, par génération, est donc $2N\mu$.
Étape 2. Chacune de ces mutations, si elle est neutre, se fixe avec la probabilité $\dfrac{1}{2N}$.
Étape 3. Le nombre moyen de mutations qui apparaissent à une génération et finiront par se fixer est donc
$$2N\mu \times \frac{1}{2N} = \mu.$$La taille de la population a disparu du résultat ! Une grande population produit beaucoup de mutations, mais chacune a peu de chances de se fixer ; une petite population en produit peu, mais chacune a plus de chances. Les deux effets se compensent exactement. C'est l'un des arguments de la théorie neutre de Kimura (1968).
Conséquence : les mutations neutres s'accumulent à un rythme à peu près régulier, comme les tic-tac d'une horloge. L'idée d'horloge moléculaire a été proposée par Émile Zuckerkandl et Linus Pauling au début des années 1960. Si deux espèces se sont séparées il y a $T$ générations, chacune des deux lignées a accumulé environ $\mu T$ substitutions par base, et la proportion de bases différentes est $d \approx 2\mu T$, d'où
$$T \approx \frac{d}{2\mu}.$$En pratique, le calcul est délicat : le taux de mutation par année dépend de la durée d'une génération, qui a varié au cours de l'évolution, et il faut étalonner l'horloge avec des fossiles bien datés. Pour l'humain et le chimpanzé, les estimations vont, selon les méthodes, d'environ $6$ à environ $10$ millions d'années. Cela reste un outil essentiel pour dater les séparations entre espèces, ou retracer l'origine d'un virus.
Une infection peut compter un milliard de bactéries, ou davantage. Supposons qu'une mutation qui rend une bactérie résistante à un antibiotique apparaisse avec la probabilité $p = 10^{-8}$ par bactérie (c'est un ordre de grandeur souvent cité ; il dépend de l'antibiotique et de la bactérie). Le nombre $X$ de bactéries résistantes parmi $n = 10^9$ suit la loi binomiale de paramètres $n$ et $p$.
Il est donc presque certain qu'au moins une bactérie résistante existe avant même le traitement. L'antibiotique tue les autres et laisse le champ libre aux résistantes : c'est la sélection naturelle, en accéléré. Plus on utilise d'antibiotiques, plus on sélectionne de résistances : c'est pourquoi on évite de les prescrire quand ils sont inutiles, par exemple contre un virus.
Si l'on donne deux antibiotiques à la fois, une bactérie doit être résistante aux deux pour survivre. Si les deux mutations sont indépendantes, de probabilités $10^{-8}$ chacune, la probabilité d'avoir les deux est leur produit, $10^{-16}$. Le nombre moyen de bactéries doublement résistantes est alors $10^9 \times 10^{-16} = 10^{-7}$ : il est extrêmement improbable qu'il y en ait une. C'est le principe des multithérapies :
Ce calcul est simplifié (certaines résistances demandent plusieurs mutations, d'autres une seule), mais il montre l'essentiel : une probabilité très petite, multipliée par un nombre immense d'essais, donne un événement presque certain ; en multipliant entre elles des probabilités très petites, on le rend presque impossible.
Dans les années 1940, une question n'est pas tranchée. Quand des bactéries deviennent résistantes à un virus qui les tue (un bactériophage), est-ce parce que le contact avec le virus a provoqué chez quelques-unes un changement utile ? Ou bien des mutations sont-elles apparues au hasard, avant le contact, et le virus n'a-t-il fait que trier ? La première hypothèse ressemble à l'idée de Lamarck (le milieu provoque l'adaptation), la seconde à celle de Darwin (le hasard propose, la sélection trie).
En 1943, le biologiste italien Salvador Luria et le physicien allemand Max Delbrück, tous deux émigrés aux États-Unis, imaginent une expérience qui tranche, grâce à un raisonnement de probabilités. Ils ont reçu le prix Nobel de médecine en 1969, avec Alfred Hershey.
L'expérience. On lance beaucoup de petites cultures de bactéries, toutes identiques, à partir de très peu de bactéries. On les laisse grandir jusqu'à environ un milliard de bactéries chacune. Puis on étale chaque culture sur une boîte qui contient le virus, et on compte les bactéries résistantes, qui forment des colonies. Ce qui compte n'est pas le nombre moyen de résistantes, mais la façon dont ce nombre varie d'une culture à l'autre.
Chacune des $N$ bactéries d'une culture, au contact du virus, devient résistante avec une même petite probabilité $a$, indépendamment des autres. Le nombre $X$ de résistantes suit la loi binomiale de paramètres $N$ et $a$ :
$$E(X) = Na, \qquad V(X) = Na(1 - a).$$Le rapport $\dfrac{V(X)}{E(X)} = 1 - a$ est presque égal à $1$ : les nombres de résistantes varient peu d'une culture à l'autre, autour de la moyenne.
Un exemple à la main. Partons d'une bactérie qui se divise trois fois : $2$, puis $4$, puis $8$ bactéries. Une mutation qui apparaît à la première division se transmet à toute la descendance de la bactérie mutante, soit $4$ bactéries à la fin. Une mutation à la deuxième division en donne $2$, à la troisième division, une seule. Une mutation précoce donne une grosse famille de mutants : c'est un « jackpot », rare mais énorme.
Le cas général. Partons d'une bactérie qui se divise $G$ fois, jusqu'à $N = 2^G$ bactéries. À la division numéro $g$, il naît $2^g$ bactéries, et chacune est mutante avec la probabilité $\mu$ (très petite), indépendamment. Le nombre $M_g$ de mutations à cette division suit la loi binomiale de paramètres $2^g$ et $\mu$. Chaque mutante a, à la fin, $2^{G-g}$ descendants. La contribution de la division $g$ au nombre final de résistantes est $C_g = 2^{G-g} M_g$.
En admettant que les $C_g$ sont indépendantes, la variance de la somme est la somme des variances :
$$V(X) \approx N^2\mu\left(\frac{1}{2} + \frac{1}{4} + \cdots + \frac{1}{2^G}\right).$$La parenthèse est la somme des termes d'une suite géométrique de raison $\frac{1}{2}$ : elle vaut $1 - \dfrac{1}{2^G}$, à peu près $1$. Donc $V(X) \approx N^2\mu$ et
$$\frac{V(X)}{E(X)} \approx \frac{N^2\mu}{GN\mu} = \frac{N}{G}.$$Pour une culture d'un milliard de bactéries, $N \approx 2^{30}$, $G = 30$, et ce rapport vaut environ $3 \times 10^7$ au lieu de $1$. Presque toute la variance vient des toutes premières divisions, celles qui font les jackpots.
Luria et Delbrück observent des nombres de résistantes extrêmement variables : beaucoup de cultures n'en ont aucune ou presque, et quelques-unes en ont des dizaines ou des centaines. La variance est bien plus grande que la moyenne. C'est la signature de mutations apparues au hasard, avant le contact avec le virus, et non provoquées par lui. En 1952, Joshua et Esther Lederberg l'ont confirmé autrement : en recopiant une boîte de colonies, grâce à un velours, sur plusieurs boîtes contenant l'agent sélectif (un virus ou un antibiotique), ils ont vu les colonies résistantes apparaître aux mêmes endroits sur toutes les copies. En prélevant la colonie correspondante sur la boîte d'origine, qui n'avait jamais été en contact avec l'agent sélectif, ils obtenaient des bactéries déjà résistantes.
C'est aussi ce qui fonde le raisonnement sur les antibiotiques de la partie précédente : les bactéries résistantes sont déjà là avant le traitement.
Un cancer commence quand une cellule accumule plusieurs mutations somatiques qui la font se diviser sans contrôle. Une seule mutation ne suffit généralement pas : il en faut plusieurs, dans la même lignée de cellules. Cela explique pourquoi la plupart des cancers sont beaucoup plus fréquents chez les personnes âgées.
Un modèle simple. Supposons qu'une cellule doive subir $k$ mutations précises, et que chacune survienne avec une petite probabilité $\mu_i$ par an, indépendamment.
En passant au logarithme, $\ln I(t) = \ln(kC) + (k-1)\ln t$ : dans un repère avec $\ln t$ en abscisse et $\ln I$ en ordonnée, on obtient une droite de coefficient directeur $k - 1$. En 1954, les épidémiologistes britanniques Peter Armitage et Richard Doll observent, pour plusieurs cancers, des pentes voisines de $5$ ou $6$, ce qui suggère qu'il faut six ou sept étapes. Le modèle est très simplifié, mais il a durablement orienté la recherche.
Le rétinoblastome est un cancer rare de l'œil chez le jeune enfant. En 1971, le médecin américain Alfred Knudson remarque que, dans les formes héréditaires, la tumeur apparaît plus tôt et touche souvent les deux yeux. Son explication, dite des « deux coups » : il faut que les deux exemplaires d'un même gène soient abîmés. Dans les formes héréditaires, l'enfant naît avec un exemplaire déjà muté dans toutes ses cellules : il suffit d'une mutation de plus, et la probabilité est à peu près proportionnelle à $t$. Dans les autres formes, il en faut deux dans la même cellule : la probabilité est à peu près proportionnelle à $t^2$, beaucoup plus petite chez un jeune enfant. Le gène en cause, RB1, a été identifié dans les années 1980.
En 2015, Cristian Tomasetti et Bert Vogelstein ont montré que, d'un organe à l'autre, le risque de cancer augmente avec le nombre total de divisions des cellules souches de cet organe : plus il y a de divisions, plus il y a d'erreurs de copie. La presse a résumé l'article par « la plupart des cancers sont dus à la malchance », ce qui a provoqué un vif débat. Le résultat compare des organes entre eux ; il ne dit pas que la prévention est inutile. Le tabac, l'alcool, les ultraviolets augmentent le nombre de mutations, et donc le risque. Une question de probabilités qui a des conséquences sur la santé publique.
Le tableau de Kimura montre que, dans une petite population, des mutations légèrement défavorables peuvent se fixer. Elles s'accumulent alors au fil des générations.
Le cliquet de Muller. En 1964, le généticien américain Hermann Muller, prix Nobel en 1946 pour ses travaux sur les mutations provoquées par les rayons X, décrit le cas d'une population qui se reproduit sans sexualité, par simple copie. Classons les individus selon leur nombre de mutations défavorables. Le groupe des individus qui en ont le moins peut être petit ; par malchance, comme dans la dérive, il peut disparaître. Sans reproduction sexuée, aucun croisement ne peut reconstituer un génome aussi bon, et une mutation inverse, qui corrigerait exactement l'erreur, est très improbable. Le nombre minimal de mutations augmente d'un cran, et ne redescend jamais : comme un cliquet, qui ne tourne que dans un sens. Plus la population est petite, plus le cliquet tourne vite.
La reproduction sexuée, qui mélange les génomes à chaque génération, permet de recréer des individus avec peu de mutations. C'est l'une des explications proposées à l'existence même de la sexualité, qui reste une question ouverte de la biologie de l'évolution.
La fonte mutationnelle. Pour une espèce menacée dont il ne reste que quelques centaines d'individus, l'accumulation de mutations défavorables diminue le nombre moyen de descendants. La population diminue encore, la dérive devient plus forte, de nouvelles mutations défavorables se fixent : c'est un cercle vicieux, décrit au début des années 1990 sous le nom de « fonte mutationnelle ». C'est une raison de plus pour la biologie de la conservation de maintenir des populations assez grandes et reliées entre elles (voir aussi les goulots d'étranglement dans le texte sur la dérive génétique).
Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :
Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : les probabilités conditionnelles et l'indépendance ; la loi de Bernoulli, la loi binomiale, leur espérance et leur variance ; la loi géométrique ; la variance d'une somme de variables aléatoires indépendantes ; la loi des grands nombres ; les suites définies par récurrence, le raisonnement par récurrence et le théorème de convergence monotone ; les suites géométriques et la somme de leurs termes ; les fonctions exponentielle et logarithme, le nombre dérivé et les limites.
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