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Si l'État ne prélève rien, il ne reçoit rien. S'il prélève la totalité d'un revenu, plus personne n'a intérêt à gagner ce revenu, ou du moins à le déclarer : il ne reçoit, là encore, presque rien. Entre les deux, la recette de l'impôt monte puis redescend. C'est l'idée de la courbe de Laffer, résumée par une formule ancienne : trop d'impôt tue l'impôt.
L'idée est simple et presque indiscutable. Ce qui est discuté, depuis cinquante ans, c'est où se trouve le sommet : à 30 %, à 50 %, à 80 % ? La réponse change tout. Si un pays est à droite du sommet, baisser l'impôt rapporte plus ; s'il est à gauche, baisser l'impôt rapporte moins. Les mathématiques permettent de poser la question proprement : elles montrent que le sommet dépend d'un seul nombre, difficile à mesurer, l'élasticité.
Ce texte rassemble ces connaissances, avec les mathématiques de terminale : dérivée d'un produit et d'une fonction composée, exponentielle et logarithme, variations et maximum, algorithmique. Il ne prend pas parti dans le débat politique, et ne propose pas de Grand Oral tout fait : à chacun d'y choisir une direction et d'y construire sa question.
Un impôt s'applique à une assiette : les revenus déclarés pour l'impôt sur le revenu, les ventes pour la TVA, les paquets vendus pour la taxe sur le tabac. Si le taux est $t$ (un nombre entre $0$ et $1$, c'est-à-dire entre $0\,\%$ et $100\,\%$) et l'assiette $B$, la recette est
$$R = t \times B.$$Si l'assiette ne bougeait pas, la recette serait proportionnelle au taux : doubler le taux doublerait la recette. Mais l'assiette réagit au taux. Quand l'impôt augmente, certains travaillent moins, d'autres déclarent moins, déplacent leurs revenus vers une forme moins taxée ou vers un autre pays ; un produit plus taxé se vend moins, ou passe en contrebande. L'assiette est donc une fonction décroissante du taux, notée $B(t)$, et la recette devient une fonction du taux :
$$R(t) = t \times B(t).$$Deux valeurs sont faciles à trouver. Pour $t = 0$, la recette est nulle. Pour $t = 1$ (impôt de $100\,\%$), on admet que plus rien n'est déclaré : $B(1) = 0$, donc la recette est encore nulle. Entre les deux, la recette est positive. Une fonction continue sur $[0 ; 1]$, nulle aux deux bouts et positive entre les deux, monte puis redescend : elle atteint un maximum quelque part. C'est tout le contenu de la « courbe de Laffer ». La vraie question est la position de ce maximum, et pour la trouver il faut un modèle de l'assiette $B(t)$.
Prenons un modèle très simple, choisi pour l'exemple : sans impôt, l'assiette vaut $100$ (milliards d'euros, par exemple), et elle diminue proportionnellement à la part que l'impôt laisse au contribuable,
$$B(t) = 100\,(1 - t).$$Avec un impôt de $30\,\%$, il reste $70\,\%$ du revenu au contribuable, et l'assiette vaut $70$. On calcule quelques recettes :
| taux $t$ | $10\,\%$ | $30\,\%$ | $50\,\%$ | $70\,\%$ | $90\,\%$ |
|---|---|---|---|---|---|
| assiette $B(t)$ | $90$ | $70$ | $50$ | $30$ | $10$ |
| recette $t \times B(t)$ | $9$ | $21$ | $25$ | $21$ | $9$ |
La recette monte jusqu'à $25$ pour un taux de $50\,\%$, puis redescend. Les taux de $30\,\%$ et de $70\,\%$ rapportent exactement la même chose : c'est l'aspect le plus frappant de la courbe. Deux politiques très différentes, l'une à droite et l'autre à gauche du sommet, peuvent produire la même recette.
Ici, $R(t) = 100\,t\,(1 - t)$ est un polynôme du second degré, dont la parabole a son sommet en $t = \frac{1}{2}$. On le retrouve par la dérivée : $R'(t) = 100\,(1 - 2t)$, positive avant $\frac{1}{2}$, négative après.
Que se passe-t-il quand on augmente le taux d'un point, de $30\,\%$ à $31\,\%$ ?
Le bilan est d'environ $+0{,}40$ : on vérifie que $R(0{,}31) = 0{,}31 \times 69 = 21{,}39$. À $50\,\%$, les deux effets valent chacun $0{,}50$ et s'annulent : c'est le sommet. Au-delà, l'effet de comportement l'emporte, et augmenter l'impôt fait baisser la recette.
Cette décomposition est exactement la dérivée d'un produit. Comme $R(t) = t \times B(t)$,
$$R'(t) = \underbrace{B(t)}_{\text{effet mécanique}} + \underbrace{t\,B'(t)}_{\text{effet de comportement}}.$$Le premier terme est positif, le second négatif (car $B$ est décroissante). Le sommet est atteint quand ils se compensent.
Le modèle précédent est trop rigide : rien ne dit que l'assiette réagit autant. Les économistes mesurent cette réaction par une élasticité, notée $\varepsilon$ : si la part laissée au contribuable, $1 - t$, augmente de $1\,\%$, l'assiette augmente d'environ $\varepsilon\,\%$. Un modèle simple qui a cette propriété est
$$B(t) = B_0\,(1 - t)^{\varepsilon},$$où $B_0$ est l'assiette sans impôt et $\varepsilon$ un réel strictement positif. Pour $\varepsilon = 1$, on retrouve l'exemple à la main. Pour $\varepsilon = 0{,}5$, passer de $50\,\%$ à $55\,\%$ d'impôt fait baisser la part gardée de $0{,}50$ à $0{,}45$, soit $-10\,\%$, et l'assiette est multipliée par $\sqrt{0{,}9} \approx 0{,}949$, soit environ $-5\,\%$ : la moitié, comme annoncé.
Pour un réel $\varepsilon$ quelconque, la puissance se définit avec l'exponentielle et le logarithme : pour $0 \leqslant t < 1$,
$$(1 - t)^{\varepsilon} = \mathrm{e}^{\varepsilon \ln(1 - t)}.$$La recette est $R(t) = B_0\,t\,(1 - t)^{\varepsilon}$ pour $t \in [0 ; 1[$.
Étape 1 : dérivée de l'assiette. On écrit $B(t) = B_0\,\mathrm{e}^{u(t)}$ avec $u(t) = \varepsilon \ln(1 - t)$. La dérivée de $\ln(1 - t)$ est $\dfrac{-1}{1 - t}$, donc $u'(t) = \dfrac{-\varepsilon}{1 - t}$, et par la dérivée de $\mathrm{e}^{u}$ :
$$B'(t) = u'(t)\,B_0\,\mathrm{e}^{u(t)} = \frac{-\varepsilon}{1 - t}\,B(t).$$Étape 2 : dérivée de la recette. Par la dérivée d'un produit,
$$\begin{aligned} R'(t) &= B(t) + t\,B'(t) \\ &= B(t) - \frac{\varepsilon\,t}{1 - t}\,B(t) \\ &= B(t) \times \frac{1 - t - \varepsilon\,t}{1 - t}. \end{aligned}$$On obtient
$$R'(t) = \frac{B(t)}{1 - t} \times \big(1 - (1 + \varepsilon)\,t\big).$$Étape 3 : signe. Pour $0 \leqslant t < 1$, $B(t) > 0$ (une exponentielle est strictement positive) et $1 - t > 0$. Le signe de $R'(t)$ est donc celui de $1 - (1 + \varepsilon)\,t$, qui est positif pour $t < \dfrac{1}{1 + \varepsilon}$ et négatif ensuite.
Étape 4 : conclusion. La recette est croissante sur $\left[0 ; \dfrac{1}{1 + \varepsilon}\right]$ et décroissante sur $\left[\dfrac{1}{1 + \varepsilon} ; 1\right[$. Elle atteint son maximum pour le taux
$$t^* = \frac{1}{1 + \varepsilon}.$$Le résultat est d'une grande simplicité, et il dit l'essentiel : le sommet ne dépend que de l'élasticité. Plus l'assiette réagit (plus $\varepsilon$ est grand), plus le sommet est à gauche.
| élasticité $\varepsilon$ | $0{,}25$ | $0{,}5$ | $1$ | $2$ |
|---|---|---|---|---|
| taux du sommet $t^*$ | $80\,\%$ | $66{,}7\,\%$ | $50\,\%$ | $33{,}3\,\%$ |
| recette maximale (pour $B_0 = 100$) | $53{,}5$ | $38{,}5$ | $25$ | $14{,}8$ |
Pour $\varepsilon = 0{,}5$, on vérifie à la main avec $B_0 = 100$ : à $50\,\%$, la recette vaut $0{,}5 \times 100\sqrt{0{,}5} \approx 35{,}4$ ; au sommet $t^* = \frac{2}{3}$, elle vaut $\frac{2}{3} \times 100\sqrt{\frac{1}{3}} \approx 38{,}5$ ; à $80\,\%$, elle retombe à $0{,}8 \times 100\sqrt{0{,}2} \approx 35{,}8$.
Le tableur ci-dessous calcule l'assiette et la recette de $5$ en $5$ points de taux. On peut changer l'élasticité (case B1) ou l'assiette sans
impôt (case B2) : la colonne C montre où se trouve le sommet. La formule de la case B5 est
=$B$2*(1-A5/100)**$B$1, où ** désigne la puissance.
Rien n'oblige à choisir la puissance $(1 - t)^{\varepsilon}$. Un autre modèle courant fait décroître l'assiette exponentiellement :
$$B(t) = B_0\,\mathrm{e}^{-a t}, \qquad R(t) = B_0\,t\,\mathrm{e}^{-a t},$$avec $a > 0$. La dérivée d'un produit donne
$$R'(t) = B_0\,\mathrm{e}^{-a t}\,(1 - a t),$$du signe de $1 - a t$ : le sommet est en $t^* = \dfrac{1}{a}$. Pour $a = 2$, il est à $50\,\%$ ; pour $a = 4$, à $25\,\%$. Mais pour $a \leqslant 1$, on a $t^* \geqslant 1$ : la recette augmente sur tout l'intervalle $[0 ; 1]$, et ce modèle prédit qu'un impôt de $100\,\%$ rapporte encore $B_0\,\mathrm{e}^{-a}$, ce qui est peu réaliste.
La leçon est importante pour un Grand Oral : la position du sommet n'est pas une propriété de « la » courbe de Laffer, mais du modèle choisi et des valeurs mesurées de ses paramètres. Deux économistes qui partent de modèles différents, ou de mesures différentes, arrivent honnêtement à des taux très différents.
La courbe devient célèbre parce qu'elle sert d'argument, à la fin des années 1970, aux partisans de fortes baisses d'impôts aux États-Unis. Son succès politique a parfois fait oublier qu'elle ne dit rien, à elle seule, de la position du sommet : c'est ce que les études cherchent à mesurer.
Toute la difficulté est de mesurer $\varepsilon$. On observe ce que font les contribuables quand un taux change, par exemple lors d'une réforme qui touche certains revenus et pas d'autres. Les résultats varient beaucoup :
Pour la tranche la plus haute de l'impôt sur le revenu, les économistes Peter Diamond et Emmanuel Saez (2011) utilisent une formule de la même famille que $\frac{1}{1 + \varepsilon}$, que l'on admet ici :
$$t^* = \frac{1}{1 + a\,\varepsilon},$$où $a$ décrit la répartition des très hauts revenus (environ $1{,}5$ aux États-Unis). Le taux $t^*$ est ici le taux marginal total, tous prélèvements confondus, qui maximise la recette tirée des plus hauts revenus.
| élasticité $\varepsilon$ | $0{,}12$ | $0{,}25$ | $0{,}40$ | $1$ |
|---|---|---|---|---|
| $t^* = \frac{1}{1 + 1{,}5\,\varepsilon}$ | $84{,}7\,\%$ | $72{,}7\,\%$ | $62{,}5\,\%$ | $40\,\%$ |
Avec $\varepsilon = 0{,}25$, Diamond et Saez obtiennent environ $73\,\%$ ; une étude de 2014 (Piketty, Saez et Stantcheva), qui distingue plusieurs façons de réagir à l'impôt, va jusqu'à environ $83\,\%$. Avec l'élasticité de Feldstein, le sommet descend vers $40\,\%$. Le désaccord entre économistes ne porte donc pas sur les mathématiques, qui sont les mêmes, mais sur la mesure d'un seul nombre.
Le programme suivant cherche le sommet par un balayage des taux de $0{,}1$ en $0{,}1$ point, et le compare à la formule $\frac{1}{1 + \varepsilon}$ ; il calcule ensuite le tableau de Diamond et Saez.
Les économistes ne peuvent pas faire d'expérience contrôlée sur un pays entier. Les réformes réelles mélangent beaucoup d'effets, et chaque camp y lit souvent ce qu'il cherche. Quelques exemples, avec les arguments des deux côtés :
Ce texte n'est pas un Grand Oral. Il rassemble des connaissances dans lesquelles chacun peut choisir une direction, la creuser et formuler sa propre question. Quelques directions possibles :
Le jury peut interroger sur les chapitres de spécialité mobilisés. Avec ce thème, il est utile de connaître parfaitement : la dérivée d'un produit et d'un quotient ; la dérivée de $\mathrm{e}^{u}$ et de $\ln(u)$ ; le lien entre le signe de la dérivée et les variations ; la recherche d'un maximum ; les fonctions exponentielle et logarithme ; les fonctions polynômes du second degré ; les taux d'évolution et les pourcentages ; les boucles en Python.
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